Le picard, langue d'oïl
Un article de Picardia: L'encyclopedie Picarde.
Le picard, langue d'oïl par "Picardia", publié le 13/11/08
Le picard, langue d'oïl
Le picard est une langue d'oïl, ou gallo-romane du Nord de la France et d'une partie de la Belgique. C'est au sein de ce groupe d'oïl que s'est élaboré le français standard : c'est dire que cet ensemble a été écrasé, de longue date, par le prestige et l'institutionnalisation du français. L'histoire du picard, jusqu'à nos jours, est celle d'une reconnaissance-naissance difficile.
Description
Un locuteur-auditeur du français standard ne peut pas comprendre un locuteur qui s'exprime en picard. Mais il saisit des mots au passage. En revanche, à l'écrit, il trouvera des ressemblances assez fortes avec le français, comme c'est le cas à divers degrés dans toutes les langues romanes.
Outre les différences phonétiques, des différences morphologies (par exemple : moi, toi, lui en français devient mi, ti, li en picardmoi, toi, lui) et les différences syntaxiques (la spécificité du picard tient surtout à la grammaticalisation de nombreux traits communs avec le français oral "populaire", par exemple le redoublement du sujet), il y a également un vocabulaire spécifique (harchelle signifie berceau, ferlampier signifie fainéant).
L'aire linguistique
La désignation de la langue n'est pas unifiée ni stabilisée : on la désigne couramment comme le picard dans la Somme, le patois dans le Pas-de-Calais, le chtimi dans le Nord, le rouchi dans la région de Valenciennes, et il n'y a que quelques décennies que leslocuteurs de Belgique ont une conscience nette qu'ils parlent picard et non wallon ! Il existe de nettes variations géographiques, et les origines des locuteurs sont reconnaissables immédiatement à l'oreille, mais il existe aussi une intercompréhension et un sentiment d'identité culturelle commune. L'aire d'extension du picard a peu varié depuis 8 ou 10 siècles. Il a cependant gagné sur le flamand au Nord, et a perdu sur le français au Sud et au Sud-Est (vers la Champagne).
Eléments historiques
Parmi les variétés issues du latin tardif, les spécificités picardes sont identifiées dès le XIIe siècle, en même temps que la langue d'Ile de France commence à être nommée françois. La langue écrite franco-picarde est prestigieuse au XIIIe siècle. Mais progressivement, entre le XIIIe et le XVIe siècles, la langue dédialectalisée de la cour royale et de la région parisienne devient dominante puis exclusive dans les pratiques écrites. Les parlers des masses paysannes, exempts de l'influence du français, sont attentivement observés à partir du XVIIIe siècle, et des auteurs revendiquent leur dignité dès le milieu du XIXe. Des membres des couches cultivées s'y intéressent depuis lors (sociétés savantes, écrivains). Pour des raisons bien connues (scolarisation, guerres, politique), la pratique de la langue semble décroitre fortement au cours du 20e siècle. Depuis les années soixante, cependant, des pratiques conscientes et assumées, un militantisme associatif, travaillent à revivifier ce patrimoine.
Littérature
Au moyen âge, la langue littéraire françoise inclut les textes picards, des genres les plus populaires, théâtre (Adam de la Halle, Jean Bodel), chanson courtoise, chantefable (Aucassin et Nicolette), fabliaux (Eustache d'Amiens), aux plus élevés : poésie lyrique abondante des trouvères (Adam le Bossu, Thibaud d'Amiens, Sire de Coucy et autres), poésie métaphysique (Renclus de Molliens, Hélinant de Froidmont), récits historiques (Froissart, Robert de Clari), etc.
Dans la période qui va du 16e au 18e siècles, le picard, exclu radicalement de la littérature française, réapparait dans une anti-littérature, souvent anonyme, sous la forme du burlesque, de la mazarinade, de la dérision (Jacquet à Amiens). Ce faisant, une veine littéraire se stabilise pourtant dans le genre satirique et paysan, et dans la chanson populaire (Brûle-Maison à Tourcoing).
Au XIXe siècle, cette veine se prolonge et s'enrichit, en vers et en prose,dans le tableau de mœurs, la chronique, la satire politique (Hector Crinon, Pierre-Louis Gosseu, Henri Carion). La chanson poursuit une carrière extrêmement vivace (Jules Watteeuw E. Bourgeois, Alexandre Desrousseaux). Mais l'époque voit naitre aussi de plus hautes ambitions littéraires : on traduit les Evangiles, on compose à nouveau de la poésie lyrique (Léon Goudaillier, Marceline Desbordes-Valmore). Outre les livres, d'innombrables journaux et almanachs publient des textes en picard.
Désormais, et tout au long du vingtième siècle, la littérature picarde touche tous les genres : épopée, roman, drame, comédie, lyrisme, chroniques, bandes dessinées, etc. Les auteurs sont très nombreux, et certains ont également une belle réputation dans la littérature de langue française (Philéas Lebesgue, Géo Libbrecht, Pierre Garnier).
Récemment, d'importants succès de librairie ont manifesté l'attachement à la langue : le Picard de poche, petit manuel d'A. Dawson (éd. Assimil), et un album d'Astérix en picard (éd. Albert René), qui s'est vendu en quelques semaines à près de 100 000 exemplaires.
Locuteurs
Le nombre de locuteurs, difficile à évaluer précisément, est, en tout état de cause, important. Les quelques enquêtes réalisées, extrapolées, ont permis d'avancer des chiffres allant de 500 000 à 2 millions, sur l'ensemble du domaine linguistique (régions Picardie, Nord-Pas-de-Calais, Hainaut belge).
Une enquête récente de l'INSEE indique que 42 % des habitants du département de la Somme déclarent qu'on leur a parlé picard dans leur enfance. A l'échelle des cinq départements du Nord de la France, 12 % déclarent continuer à le parler, soit, en extrapolant, une population d'environ 500 000 personnes.
La vitalité du picard a bénéficié de l'industrialisation rurale : le monde rural s'est investi dans les activités industrielles sans déracinement complet, et aujourd'hui la probabilité qu'un locuteur du picard soit ouvrier est plus grande qu'agriculteur.
Dans l'enseignement supérieur, des options de linguistique picarde existent dans les Facultés de Lettres de Lille et d'Amiens.
Conclusion
Le picard est un ensemble linguistique bien individué au plan linguistique ; il bénéficie d'un important corpus littéraire, et d'une vitalité nettement plus importante que les autres langues d'oïl, voire plus forte que celle de l'occitan. Son statut reste très faible et fragile malgré des avancées symboliques récentes – à moins d'admettre que l'absence d'institutionnalisation représente un mode d'existence durable. La faible prise en compte politique du picard est à la mesure des revendications. En effet, paradoxalement, alors que divers sondages indiquent régulièrement un net attachement des habitants à la langue régionale, le niveau de mobilisation revendicative est plutôt faible : les cercles militants sont assez peu nombreux, les manifestations et protestations ne mobilisent pas de grandes foules, ce qui rend la pression exercée sur les élus plutôt faible. Il semble que le sentiment d'attachement n'ait pas trouvé une forte dimension politique : c'est en quelque sorte la configuration locale du complexe diglossique.
La situation du picard est confuse, car on voit en même temps progresser sa reconnaissance comme "vraie langue", et – intuitivement – décroitre sa présence dans les pratiques langagières quotidiennes. Il n'est pas certain qu'une reviviscence soit encore possible, mais le contraire est loin d'être évident également. En revanche, si l'on admet que seules de nouvelles conditions politiques entraineraient de nouvelles évolutions linguistiques, il faut admettre que c'est plutôt la continuité qui semble dominer. On peut donc considérer le picard comme une "langue en danger".
En savoir plus
1997, ELOY Jean-Michel, La constitution du picard : une approche de la notion de langue, Louvain-la-Neuve - Amiens : Bibliothèque des Cahiers de l'Institut de Linguistique de Louvain (éd. Peeters) - Centre d’Etudes Picardes, 259 p.
Laboratoires d'Etudes Scientifiques sur les Contacts de Langues et la Politique Linguistique
Les ouvrages de Jean-Michel Eloy, parus chez L'Harmattan
FRANÇAIS, PICARD, IMMIGRATIONS, Une enquête épilinguistique avec Denis Blot, Marie Carcassonne, Jacques Landrecies
DES LANGUES COLLATÉRALES Problèmes linguistiques, sociolinguistiques et glottopolitiques de la proximité linguistique (2 volumes)
LANGUES PROCHES - LANGUES COLLATÉRALES
Actes du Colloque international réuni à Limerick, du 16 au 18 juin 2005 Edités par Jean-Michel Eloy et Tadhg O Hifearnain
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