Senlis pendant la Commune de 1871

L’Année Terrible (1870-1871)

Lorsque Senlis, traumatisée par le froid et l’occupation prussienne, reçoit la nouvelle du soulèvement de la Commune, les communications avec Paris sont difficiles. Senlis vit les confrontations à travers les journaux. Senlis est modérée, mais le Comité républicain, animé par Émile Thirion, réclame à Thiers de conforter la république.


La République utile, d’Emile Thirion, animateur du Comité républicain de Senlis Crédits : Wiki commons

Texte présenté lors du colloque organisé par la fédération de la Libre Pensée de l’Oise : « La commune de Paris, 1871, aux sources de la République », les 19 et 20 novembre 2011.

Mon propos a pour objectif de présenter la Commune vue par la ville très modérée de Senlis, de voir l’évolution de la lecture des épisodes parisiens, cela, à une cinquantaine de km de la capitale, dans une petite ville de 5 000 habitants, meurtrie par une occupation rigoureuse et longue puisqu’elle dure un an à partir de 1870.

Pour cela, trois sources principales :

■les archives municipales,
■les Mémoires forts précis du secrétaire de mairie,
■et surtout l’étude du Journal de Senlis, un hebdomadaire fondé sous la monarchie de Juillet, de tendance modérée, successivement orléaniste, bonapartiste, et républicain progressiste, faisant preuve d’un pragmatisme et d’une capacité d’adaptation notables tout cela étant, somme toute, très senlisien.

 

La guerre de 1870 fut accueillie à Senlis avec des sentiments mêlés et successifs d’enthousiasme patriotique, d’étonnement devant les premières défaites, de dévouement et de résignation. La Garde Nationale mobile, composée d’exemptés, d’appelés remplacés, de volontaires, fut activée en ville dès le 17 juillet 1870, mais la discipline était aléatoire et l’efficacité douteuse. Les premières défaites (Gravelotte, le 16 août) suscitent la création d’un Comité de secours ; les notables lancent des souscriptions. En ville, une phobie de l’espionnage se développe : comment expliquer autrement que par la trahison des défaites qu’on ne veut pas attribuer à l’impéritie des chefs ? Les rumeurs les plus délirantes sont propagées par des voyageurs venant de Paris. La nouvelle du désastre de Sedan est connue dès le 3 septembre, celle de la proclamation de la République le jour même, le 4.

Le Conseil Municipal, dirigé par le maire Jean Odent, fait procéder à des travaux d’intérêt communal pour faire travailler les ouvriers de la ville ; un crédit de 3 500 francs est ouvert ; on s’active à l’empierrement des chemins forestiers alentour. Mais, bien sûr, on commence à voir arriver les premiers repliés des départements de l’Est, des gendarmes lorrains, champenois, puis les débris de l’armée de Mac Mahon et aussi des paysans arrivant avec charrettes et bestiaux, cela dès le 7 septembre. Les Senlisiens commencent à cacher leur numéraire et leurs objets précieux. On vide aussi les comptes en banque. Le 12 septembre, une circulaire du Conseil Municipal prévient contre toute tentative isolée de francs-tireurs ou de corps francs. Les administrations publiques se replient ; ne reste que le Conseil municipal. Les armes sont envoyées à Paris, notamment celles de la Garde nationale, lorsqu’est connue l’arrivée des premiers cavaliers allemands.

C’est le 15 septembre que les ulhans entrent dans Senlis. Les premières mesures d’occupation sont prises :
 ■responsabilité personnelle du maire si la moindre tentative d’hostilité à l’égard des troupes allemandes est avérée,
 ■introduction des monnaies allemandes avec table de conversion affichée en mairie (1 thaler = 3,70 francs),
 ■censure sur le Journal de Senlis
■administration du département de l’Oise par le Baron de Schwartzkoppen,
■descente du drapeau français de la façade de l’hôtel de ville
■mise en place des postes allemandes (les lettres doivent être amenées à la poste non cachetées)

 

L’occupation prévoit aussi :
■le prélèvement d’une contribution établie par l’autorité préfectorale prussienne et incombant à chaque commune
 ■l’émission de billets de logement contraignant les familles à héberger des sous-officiers allemands
 ■l’interdiction à tout Senlisien d’avoir une arme

 

L’hiver 1870-1871 est très froid, très long. Mars 1871 : les troupes allemandes, notamment saxonnes, sont à Senlis depuis 5 mois, ne donnant pas une bonne image du nouvel Empire : les officiers allemands fréquentent les femmes de mauvaise vie venues de Paris, abusent des boissons fortes... même si, le dimanche, les fanfares prussiennes jouent sur le Cours, situé à l’emplacement des anciens remparts de la vieille ville, notamment du Wagner !

C’est donc une ville traumatisée, dont les communications avec Paris sont difficiles, qui reçoit la nouvelle du soulèvement de la Commune. Le Journal de Senlis n’en fait mention que le 25 mars, avec un délai qu’explique la parution du samedi. Les premiers commentaires sont nettement hostiles. Retenons quelques phrases de l’éditorial : « Le suffrage universel vient de reconquérir son autonomie ; or il se trouve dans Paris des hommes qui fusillent leurs concitoyens et qui envahissent les locaux des journaux dont ils craignent l’hostilité : voilà des Républicains qui ont peur de la Démocratie ! »

Le ton est immédiatement donné ; on a, dès les premiers jours, l’argumentaire versaillais : celui d’une insurrection scélérate, réfractaire aux vœux de la Nation, et en plus dangereuse, car retardant les prémices de la paix. Ce même 25 mars, on trouve, toujours en première page du Journal de Senlis, un éditorial d’Henri Martin, l’historien saint-quentinois, qui s’essaie à une analyse conciliatrice : « Un effroyable malentendu nous dresse les uns contre les autres. Des milliers d’hommes qui ont défendu Paris croient encore défendre la République en luttant contre un gouvernement qui, lui aussi, proteste énergiquement de vouloir la défendre. Et pendant ce temps-là, les suppôts du despotisme attisent nos discordes. » Henri Martin ne voit que des Républicains à Versailles et à Paris et semble faire peu de cas de la réalité politique de l’Assemblée constituante élue : une majorité monarchiste. Pour lui, la République proclamée n’est pas menacée par l’Assemblée dite des « ruraux » et il croit en l’engagement républicain (Bleu) des hommes entourant Thiers.

 

Le Journal de Senlis, dans son édition du premier avril, reprend quelques-uns des arguments versaillais les plus connus ; sans faire une lecture exhaustive et fastidieuse, citons-en quelques-uns :

 ■le pays ne saurait rester continuellement en armes
■tous les comités du monde auront beau faire, il faudra tôt ou tard songer au commerce, au travail, à la reprise d’une certaine normalité
 ■la presse étrangère nous prodigue de sages conseils de résignation et de courage
 ■la France qui aurait dû se montrer une et indivisible est trop sujette à l’indiscipline
 ■il faut tenir compte du problème de l’indemnité réclamée par les vainqueurs en attendant ce que fixera le Reich lors du traité de Paix. Qui prêtera à une nation aussi incertaine que la France, constamment insurgée ? Les capitaux étrangers hésiteront à s’engager.
 ■L’occupation étrangère, le travail arrêté, le Trésor à sec,...avons-nous besoin en plus d’une guerre civile ?

Ce qui est notable, dans ces premières critiques, c’est que les attaques contre la Commune ne mettent pas en avant les risques que peuvent représenter pour la bourgeoisie possédante les programmes communards. On n’évoque ni les élections municipales du 26 mars, ni la ligne politique des principaux chefs, qu’ils soient marxistes, blanquistes, anarchistes, ou jacobins. L’argumentation, au fond subtile, consiste à minimiser le danger révolutionnaire pour mieux présenter le danger d’une grave inconséquence qui risque d’affaiblir la victoire de la République, de compromettre son enracinement, et de retarder la paix, de différer le départ des Allemands pour tout dire. C’est ainsi que le Journal de Senlis fait mention de la création d’une Ligue républicaine locale, cantonale plus exactement, dont le slogan est « ni monarchie ni anarchie », une Ligue qui appelle à la mise en place d’une République « éclairée ».... comme si, chacun des deux camps, celui de Paris et de Versailles, revendiquait le drapeau républicain et niait à l’autre le droit de pouvoir s’en prévaloir.

 

Est-ce qu’on croit encore possible des accommodements, des conciliations ? Le Journal de Senlis du 8 avril est ambigu ; d’un côté on décrit avec force détails et approbations les succès versaillais à Châtillon, on reprend les pires expressions de Thiers qui voit, dans les hommes de la Commune « des déserteurs conduits par des malfaiteurs et des aveugles au visage ignoble », mais en même temps, l’éditorialiste croit possible et souhaite « une entente entre les Rouges de Paris et les Bleus de Versailles ». Là encore, on minimise le danger Blanc (celui de la monarchie), majoritaire à l’Assemblée constituante.

À partir du 15 avril, les éditoriaux sont plus agressifs. Il s’agit de réduire l’insurrection .

Tous les textes du Journal de Senlis sont pro-versaillais. Les adresses de Thiers aux députés, à la Nation, celles de Jules Favre aux chancelleries étrangères, occupent toute la première page, celle réservée aux événements nationaux. Les Communards qui ont accentué leur organisation (adoption du drapeau rouge, réquisition des ateliers désertés par leurs propriétaires, censure sur les journaux modérés de Paris comme le journal des Débats ou le Moniteur Universel, séparation des Églises et de l’État, arrestation des premiers otages dont l’évêque Monseigneur Darboy) sont qualifiés de spoliateurs, d’usurpateurs, d’ennemis de la liberté et du suffrage universel. Le Journal de Senlis rappelle, le 15 avril, que « Monsieur Thiers a donné toute assurance sur la maintien de la République ». Les Communards sont donc des séditieux qui compromettent l’enracinement de la République.

De toute façon, l’offensive versaillaise se précise. Le 22 avril, toute la première page est consacrée aux progrès de l’armée maintenant renforcée par le retour des captifs autorisé par Bismarck, qui a permis le rapatriement de 60 000 prisonniers, lesquels s’ajoutent aux 120 000 hommes dont disposait Thiers. On sait que les Versaillais au début de la Semaine Sanglante aligneront 130 000 hommes face à Paris.

Le même jour est publié dans son intégralité la circulaire du nouveau préfet de l’Oise, Choppin. Il fait envoyer aux conseils municipaux des départements un texte qui récuse toute idée conciliatrice : « La funeste insurrection qui désole Paris nous impose le devoir, en nous serrant autour de l’Assemblée constituante et du gouvernement, de protester de notre amour pour la Patrie, que ne parviendront pas à déchirer les crimes de bandits cosmopolites qui se sont emparés de la capitale par la surprise et s’y maintiennent par le terreur ».

29 avril : les combats successifs, ceux d’Asnières à l’Ouest, d’Issy au Sud, confirment la supériorité militaire versaillaise. Le Journal de Senlis n’a pas évoqué la complaisance prussienne à l’égard de Thiers. Il insiste au contaire, non sur le rapatriement opportun des prisonniers français, mais sur l’arrivée de volontaires venus de différentes provinces françaises renforcer l’armée de l’Assemblée, des renforts venus de Cherbourg, d’Auxerre. De ce fait, les succès versaillais s’amplifient. À Bagneux, « le hideux drapeau rouge est entre nos mains ». Le maire de Senlis, en pages intérieures, celles réservées aux brèves locales, évoque entre deux annonces municipales, la guerre civile qu’il qualifie de « profondément choquante ». Cela note assez nettement un écart de ton entre le Conseil municipal et le Journal de Senlis, qui ouvre totalement ses colonnes aux adresses triomphales et récurrentes de Thiers. On peut trouver un exemple de cette modération dans Senlis par les déclarations du Comité républicain de Senlis, que j’ai évoqué tout à l’heure, créé au tout début d’avril 1871, et qui appelle encore au compromis et enjoint Thiers de « conforter résolument la République ».

 

Ce Comité républicain est animé par Émile Thirion, le militant le plus résolu de l’anticléricalisme senlisien. Il le restera jusqu’aux grandes lois laïques de 1902 -1905, donc pour trois décennies. Quelques mots sur ce militant emblématique et résolu de la Libre Pensée. Il sera en 1872 vice Président de la Société d’Instruction générale, se faisant, bien en amont des lois Ferry, le défenseur de l’École laïque. Voici un exemple de sa résolution : « Nous maintenons à l’encontre des congréganistes l’épithète d’instruction incomplète tant que le soin de former des pères de famille et des citoyens français sera confié à des célibataires obéissant à un prince étranger. » Ce militant zélé du mutualisme et de la Libre Pensée se félicitera en 1889 de la loi qui abolit la dispense d’incorporation aux armées dont bénéficiaient jusque-là les séminaristes : « Tout le monde y passe, même les curés, ce qui sera une consolation pour les pauvres diables. » Émile Thirion rassemblera en 1896 tous les articles qu’il écrivit dans sa longue carrière de militant et de polémiste dans un recueil intitulé « La politique au village ». Il signera quelques-uns de ses éditoriaux du nom du Père Ambroise, s’efforçant de donner à sa rédaction les apparences d’un parler campagnard propre à influencer le plus grand nombre. Il se fera le défenseur de la Jeune société de Libre Pensée de l’Oise qui regroupait sept sections (Beauvais, la plus ancienne -1880-, Liancourt, Mouy, Montataire, Méru, Nogent-les-Vierges, Creil, puis Andeville en 1897). il militera en soutenant les obsèques civiles, en protestant contre les manifestations extérieures du culte catholique, notamment les processions de la Fête-Dieu, en critiquant le célibat des prêtres : « Il n’est pas raisonnable d’imposer à un jeune homme de violer les lois de la nature... La preuve que ça leur aigrit le caractère, c’est que les jeunes sont plus sévères que les vieux ! » Il se moque des établissements congréganistes : « Les sœurs seraient plus utiles en ayant un homme à elles, en lui faisant la soupe et en élevant ses moutards ! ». le combat féministe sera visiblement pour plus tard ! En tous cas, Émile Thirion se réjouit « que dans notre bonne vieille Picardie, les fillettes soient trop éveillées pour devenir moniales. Elles n’ont pas sitôt 13 ou 14 ans qu’elles ont déjà un amoureux ! »

À partir de 1880, il écrit régulièrement dans le journal radical de Beauvais, la République de l’Oise, y dénonçant le ralliement tardif des conservateurs à la République, ces fameux républicains du lendemain, s’insurgeant avec vigueur contre le Ralliement des Catholiques qui, suivant les indications de Léon XIII, admettent la République : « Oh ! Ce sont des malins ! ».

Il est encore en 1906 au grand banquet radical de Senlis, au milieu de tout le personnel de la sous-préfecture, des facteurs et des gardes forestiers, des instituteurs et du Procureur de Senlis. Il a fait paraître, l’année précédente, celle de la grande Loi de Séparation, une brochure intitulée « Scepticisme », où il récuse les « inepties de la religion romaine ». Cette longue parenthèse sur Émile Thirion, militant senlisien de la Libre Pensée, pour montrer que, en 1871, Senlis ne se reconnaît pas tout d’un bloc dans le Journal de Senlis, et que, pendant la Commune, il y eut des voix pour appeler sinon au soutien, du moins à une tentative de conciliation...De toute façon, appeler ostensiblement au soutien des Communards dans la cité de Senlis occupée par les Prussiens, était plus qu’imprudent, et certainement contre productif ! Notons qu’il y avait aussi des Monarchistes, partisans des royalistes de l’Assemblée, ceux qui, en 1873, contraindront Thiers à la démission.

Revenons au Journal de Senlis et aux échos de la Commune. Le 13 mai, les Versaillais sont en position de force. Leur confiance se traduit dans les nombreuses adresses de Thiers que reproduit, in extenso, le Journal de Senlis : « Le règne odieux de la faction infâme qui a pris le drapeau rouge pour emblème cessera bientôt d’opprimer la capitale. La Commune viole les propriétés, emprisonne les citoyens pour en faire des otages, transforme en désert les rues de Paris, suspend le travail, arrête la prospérité qui était prête à renaître, et retarde l’évacuation du territoire par les Allemands. » Nous sommes le 13 mai 1871. Le traité de Francfort qui entérine la cession à l’Allemagne des départements de l’Est a été signé le 10. Le Journal de Senlis n’y consacre en une que 9 lignes et ne dit rien des attendus. Ce qui est révélateur de l’état d’esprit, c’est cette phrase : « maintenant que nous avons la paix avec la Prusse, quand aurons-nous la paix avec la France … non pas en France, mais avec la France... » la nuance est significative !

 

Le Journal de Senlis publie, le même jour, pour illustrer l’impéritie des chefs de la Commune, la lettre de démission de Louis Rossel, qui renonce à son poste de délégué à la guerre et de responsable des opérations de défense : « Je me sens incapable de porter plus longtemps la responsabilité d’un commandement où tout le monde délibère et où personne n’obéit. »

 

Le 20 mai est publié le manifeste dans lequel le Comte de Chambord réitère sa proposition et se présente en recours pour apaiser les malheurs du pays : « La France oscille depuis trop longtemps entre césarisme et anarchie, ces deux formes également honteuses de décadence païenne ; elle subit le sort des peuples infidèles à leur mission. Je n’ai ni injure à venger, ni ennemi à écarter, ni fortune à refaire, hormis celle de la France. J’ai dans la poitrine ce cœur de Roi et de père qui n’a point de partialité. » Est-ce pour rappeler que le danger d’une restauration monarchique n’est pas écarté que le Journal de Senlis insère cet article ? Pour confirmer sa ligne modérée, entre les deux extrêmes du légitimisme et de la Commune, le Journal de Senlis donne le même jour la liste nominative des dirigeants de l’insurrection parisienne, de Blanqui à Vallès, en passant par Clément, Courbet, Vaillant...Les futures proscriptions sont déjà établies ! La Semaine Sanglante peut commencer.

Le 27 mai, le Journal de Senlis peut faire le bilan de l’offensive versaillaise : l’entrée par la porte de Saint-Cloud le 21, la prise du Trocadéro le 22, la conquête des quartiers Nord, le 23. Le Préfet Choppin s’adresse aux habitants de l’Oise : « Les bandits sanguinaires, les incendiaires qui ont opprimé Paris pendant deux mois sont vaincus. Les derniers forfaits de ces misérables ont accru l’indignation vengeresse » La célèbre phrase de Thiers : « L’expiation sera complète ! » accompagne le texte du Préfet. Le Journal de Senlis, pour dramatiser utilement les événements, évoque les victimes des Communards, passant rapidement sur les milliers d’exécutions perpétrées par les Versaillais et fait la liste des bâtiments détruits : les Grands Magasins, le Théâtre-Lyrique, et bien sûr, les Tuileries et l’Hôtel de ville.

 

La victoire des Versaillais étant acquise, l’heure est aux premiers commentaires. Ceux du début juin sont les plus virulents, à mesure sans doute de la proximité des derniers combats, et de l’âpreté de la reconquête de Paris : « La Commune fut antipatriotique. Les Communards ont retourné contre la Patrie les armes qu’ils avaient pour la défendre et ce, au moment de la plus grande faiblesse, et au mépris du suffrage universel... des hommes étrangers ou morts à tout sentiment français, nouveaux Hébertistes, déclassés de la bourgeoisie, vaniteux partisans de tous les désordres, membres d’une Internationale dont le siège est à Londres et dont les sentiments sont hostiles à la France. »

 

Les éditoriaux de Juin insistent avec force détails sur les méfaits des Communards vaincus, le massacre des otages, l’action des pétroleuses. Chaque chef de la Commune a droit à une petite note biographique cruelle : « Jules Vallès, devenu rouge par le double effet de l’orgueil et de la fainéantise, plein d’une haine recuite au feu de toutes les convoitises, parti en exil comme ce Manet dont les tableaux finissent par n’être plus qu’une hideuse tache d’encre »... Assi : « poseur et dédaigneux »... Ferré : « intrigant, incapable, féroce, presque nain, sans talent, sans idée, s’étant proclamé antibondieusiste », ...Groussier : « le gandin de la bande ». La magnanimité du tribunal qui ne condamne Courbet qu’à six mois de prison est critiquée.

Les « unes » de l’été 1871 sont consacrées à la recherche des causes de la Commune. Le Journal de Senlis partage les analyses que feront les Modérés lors des commissions d’enquête : trois éléments sont mis en avant :
 ■une cause « sociologique » : l’accumulation à Paris, pendant le règne de Napoléon III, d’une masse de prolétaires attirés par l’essor économique de la capitale, 300 000 qui ont pu accéder à des « jouissances faciles et dangereuses ». L’Empire avait organisé « un vaste foyer de corruption où la moindre étincelle devait allumer l’incendie ».
 ■une cause « conjoncturelle » : la dureté du long siège et la rage d’avoir dû céder.
 ■une cause « politique » : le complot ourdi par l’Internationale, disciplinée et cosmopolite, société de guerre et de haine bâtie comme une vaste franc-maçonnerie, couvrant l’Europe entière, négation de tous les principes sur lesquels repose la civilisation.

 

N’y avait-il pas 32 000 étrangers parmi les Fédérés ?

Ce qui est donc clair, c’est que la République a le mérite de revendiquer la victoire dans l’exacte mesure où ses adversaires royalistes n’eussent pas manqué de lui attribuer la responsabilité d’un échec. Le régime a fait preuve de son efficacité et de son conservatisme. En s’alignant sur Thiers, le Journal de Senlis ne traduit cependant pas toute l’opinion senlisienne. Il y a des républicains plus avancés, comme Émile Thirion, certes, mais il y a aussi des royalistes déçus, que l’hebdomadaire dénonce avec une vigueur toute nouvelle, avec un raisonnement très simple, fondé sur la victoire contre la Commune : « Il nous faut la République : plus de Cour, plus de faste stérile et corrupteur, donc plus de risque révolutionnaire. » La République, comme meilleur rempart contre la Révolution !

L’ancrage résolument républicain du Journal de Senlis déterminera la création d’un concurrent local : l’éphémère journal de la droite catholique, voire royaliste : le Nouvelliste de Senlis.

 

Le Journal de Senlis change de rédacteur en chef, amenant à la direction Édmond Courtier, qui fait ajouter au titre ancien une nouvelle dénomination : « l’Impartial de l’Oise », pour dorénavant compter, non seulement dans la ville, mais aussi dans le département. Il entend « soutenir une république assez forte pour endiguer les entreprises criminelles, assez habile pour maintenir les libertés nécessaires »(expression que Thiers avait employée dans son célèbre discours au Corps législatif en 1863). Il anticipe la ligne des futurs républicains progressistes qui dirigeront la France jusqu’en 1899.

Le 17 septembre 1871, l’Oise est évacué ; Cependant le souvenir de mai reste vivace. Frédéric Louat, l’historien de Senlis, nous a transmis des anecdotes locales :

 ■le vent du sud qui venait de Paris en cette fin mai, apportant jusqu’à Senlis des fragments de papiers calcinés, ceux des registres paroissiaux séculaires emportés par l’incendie de l’Hôtel de ville
 ■et surtout le ciel lointain éclairé lugubrement...
■une quarantaine de pompiers senlisiens étaient alors partis pour lutter contre les immenses brasiers.
 ■Fin mai, les fédérés étaient partout traqués. Sous la direction d’un commissaire spécial, envoyé par le gouvernement, des agents de la Sûreté stationnaient à la gare de Senlis et sur les routes pour opérer un filtrage sévère des voyageurs. Chaque arrestation conduisait à un retour à Paris, tout cela sous le regard narquois des officiers prussiens.

 

En juin, un service solennel en la cathédrale, sous la Présidence de Mgr Gignoux, évêque de Beauvais, était célébré, pour le repos de l’âme des otages victimes de l’insurrection parisienne. Senlis retrouvait lentement ses ancrages traditionnels. On peut considérer le 14 octobre 1871 comme date précise du rétablissement de la ville ancienne : c’est le jour où s’installe, dans le quartier des Carmes, le 9e régiment de chasseurs à cheval, qui devait tenir garnison à Senlis. Tous les Senlisiens se pressent rue du faubourg Saint Martin, au Sud de la ville, pour l’accueillir. L’épisode de la Commune paraît déjà loin...mais les luttes à venir sont là, en puissance : l’amnistie des Communards exilés, l’enracinement de la République, la laïcité bien sûr ! Mais, pour tout cela, 10 ans seront encore nécessaires.

Contributeur(s) initial(ux)

Picardia ; Papet, Philippe

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