Robin, Paul

Professeur (1837-1912)

Qui va diriger l’orphelinat de Cempuis pour prolonger l’action de Ferdinand Buisson pendant la Commune ? Paul Robin, franc maçon et libre penseur, trouve là un terrain pour mettre en pratique ses idées d’éducation intégrale et d’enseignement rationnel.

Pédagogue, franc-maçon,libre penseur, militant révolutionnaire libertaire et néo-malthusien !

L’expérience de l’orphelinat de Cempuis (1880-1894) : de l’éducation intégrale à l’humanisme intégral ; les circonstances de la création, un legs pour la création d’un orphelinat mixte et laïque.

En juin 1880, le département de la Seine entre en possession de l’orphelinat de Cempuis, à la suite du legs de son fondateur, Joseph-Gabriel Prévost (1793-1875), un philanthrope saintsimonien. Les conditions du testament sont rigoureuses, l’établissement doit être mixte, son directeur et ses enseignants, des laïcs. L’orphelinat créé comme tel en 1871 a auparavant servi d’asile, d’ hospice, de maison de retraite et de colonie agricole. Le domaine comporte, outre des bâtiments déjà importants, une vingtaine d’hectares, terres et bois.

La question est donc : qui va le diriger et respecter les exigences du donateur ?

La IIIe République bien installée, « la République aux Républicains » permet à Paul Robin, un ancien professeur de physique, chimie et d’histoire naturelle, émigré en Belgique, à Genève puis à Londres, de rentrer en France après son exil et de participer à l’oeuvre de rénovation scolaire, sous la houlette de Ferdinand Buisson. Ce dernier, inspecteur général de l’ Instruction publique depuis 1878 et nommé directeur de l’Enseignement primaire en 1879, proche collaborateur du ministre Jules Ferry pour élaborer les réformes de l’enseignement, connaît l’orphelinat de Cempuis. Il en a été très brièvement sous-directeur et il a participé à la gestion de Prévost. Comme exécuteur testamentaire du legs, il peut proposer des noms pour en prendre la direction. Par l’intermédiaire de James Guillaume (1844-1916), un professeur d’origine suisse, internationaliste installé à Paris qui travaille étroitement avec lui, Buisson sollicite Paul Robin pour participer à son Dictionnaire de Pédagogie et d’ Instruction publique dont le premier volume paraît en 1882. Dans les 17 articles que ce dernier rédigera, 15 sont consacrés à des questions scientifiques et deux, plus originaux, exaltent l’enseignement professionnel à travers les métiers et l’enseignement mutuel prôné, la pédagogie active mise en oeuvre, la mixité pratiquée au familistère de Guise (dans l’Aisne, auprès de l’industriel Godin).

Paul Robin est alors connu par ses premiers écrits sur l’éducation, notamment « De l’enseignement intégral », une série de trois articles parus dans la Revue de philosophie positive de Littré entre 1869 et 1872 et par sa Méthode de lecture phonétique de 1866. Ferdinand Buisson et Aristide Rey (1839-1901), un ancien internationaliste et communard, membre du conseil général de la Seine et rapporteur du legs Prévost, proposent la direction de l’orphelinat de Cempuis à Paul Robin, alors à Londres, dès l’été 1879.

D’abord nommé par Jules Ferry en octobre 1879, inspecteur de l’enseignement primaire à Blois où il exerce pendant un an, Paul Robin y fonde le premier cercle pédagogique de France, une bibliothèque pédagogique et un musée scolaire. Il incite les instituteurs à privilégier l’enseignement concret, vivant : le dessin, le travail manuel, la musique, la gymnastique, les expériences d’observation, les sorties botaniques, les visites d’usines ! Il recommande même la mixité dans les écoles rurales.

Considéré comme dérangeant, en froid avec l’esprit administratif et de routine, il demande sa mutation. Il va pouvoir se consacrer à un travail de pédagogie expérimentale à l’orphelinat Prévost de Cempuis, qu’il visite en novembre 1880, proposant un véritable plan d’éducation en acceptant la proposition de Buisson. Paul Robin dirige l’établissement de décembre 1880 à août 1894, nommé par le préfet de la Seine et sous le contrôle d’une commission administrative départementale. Cette dernière est composée d’ élus, cinq conseillers généraux dont Aristide Rey et de cinq représentants du Préfet dont Ferdinand Buisson. A Paul Robin de recruter ses collaborateurs payés comme lui sur fonds publics (mais non assimilés aux instituteurs publics, ce qui les prive de la retraite), l’orphelinat est un établissement public mais le financement est assuré par le Conseil général de la Seine (subvention pour l’entretien des orphelins) complété par le produit des ateliers et les revenus tirés de l’exploitation agricole.

La mise en pratique de théories éducatives révolutionnaires

Pendant quatorze ans, Paul Robin met en pratique ses idées révolutionnaires sur l’éducation, l’enseignement et l’instruction, complétant l’expérience par des écrits théoriques dans la revue qu’il dirige de 1890 à 1905 : L’Education intégrale.

S’il s’est très tôt intéressé aux questions pédagogiques en les associant aux questions sociales, notamment dans le cadre de l’Association internationale des travailleurs (AIT) où ses théories se sont forgées, c’est à Cempuis qu’il applique ses méthodes. Paul Robin le fait dans une totale liberté, n’en référant en dernière instance qu’à l’administration départementale de la Seine.

Paul Robin part d’un constat : celui des inégalités économiques et sociales liées au capitalisme industriel et financier qui domine, où le savoir lui-même confisqué par les classes bourgeoises est instrument de pouvoir et d’exploitation. Tout son combat, en tant qu’internationaliste proche de Bakounine, fut de revendiquer plus d’égalité et de justice dans la société face aux rapports de classes et notamment par le biais du savoir comme source d’émancipation pour les classes ouvrières.

Ainsi, il préconisait une sorte d’idéal en structure pyramidale : à la base, l’instruction intégrale (les connaissances, le savoir, le savoir-faire, préparant de pair au travail manuel-voir faire et chercher à imiter- et intellectuel) et l’éducation intégrale (la manière de se former, de recevoir, intégrer et maîtriser ces connaissances), égales pour tous. Elles aboutissent à l’Enseignement intégral qu’il définit ainsi « le droit qu’a chaque homme, quelles que soient les circonstances où le hasard l’ait fait naître, de développer le plus complètement possible, toutes ses facultés physiques et intellectuelles », élaborant un nouvel ordre social fondé sur la science et le rationalisme. Paul Robin projette l’Enseignement intégral dans la révolution sociale.

« La science, la justice, la liberté sont les nouvelles bases des relations entre les hommes ».
L’enseignement mixte ou la co-éducation des sexes

Un des grands principes éducatifs de Paul Robin tient dans le mélange entre l’enseignement mutuel, les plus grands montrent aux plus petits et l’enseignement mixte, la « co-éducation des sexes » selon ses termes. Comme l’enseignement doit être universel, rationnel et intégral, il s’adresse évidemment aux deux sexes.

A Cempuis, près de 600 orphelins sont accueillis, entre 1880 et 1894, dès l’âge de 4 ans jusqu’à 16 ans. Filles et garçons le plus souvent ensemble, ont accès à toutes sortes d’activités, sans préjugés et dans un cadre laïque et de totale liberté revendiquée. « Ne commandez, ne forcez jamais ». Cette mixité est source d’éducation mutuelle, d’entraide et de solidarité, de découverte des autres, d’éducation des sens et du corps autant que de l’esprit, voire –sans dire son nom- d’initiation à l’éducation sexuelle par la connaissance de son corps dans les activités de plein air pratiquées en commun. Certes, on trouve des ateliers de mécanique ou de terrassement pour les garçons et de couture ou de cuisine pour les filles, maintenant une différenciation sexuée des tâches mais cette volonté de mixité peut être considérée comme révolutionnaire à une époque où l’obligation scolaire ne concernait pas encore les filles. Paul Robin s’engage à l’orphelinat Prévost fin 1880, les lois scolaires de gratuité (juin1881), d’obligation et laïcité (mars 1882) et de laïcisation du personnel (octobre 1886) de l’enseignement primaire n’interviennent qu’après l’ouverture de Cempuis. C’est un des aspects que les cléricaux n’accepteront pas dans la violente campagne qu’ils mèneront contre lui.

L’organisation du travail

Francis Ronsin présente ainsi l’originalité de Cempuis : « Elèves, employés et enseignants –on devrait ajouter et enseignantes- vivent véritablement en commun. L’autodiscipline est la règle absolue. Une place particulière est accordée à l’enseignement de la musique et aux activités manuelles : menuiserie, jardinage… ». L’entretien des bâtiments, le travail de production, la cantine, toutes ces tâches sont réparties entre les membres de la « grande famille » de Cempuis, « une famille sociétaire », qui en partagent collectivement la responsabilité.

L’organisation de l’enseignement repose sur une cellule de base : l’atelier, où l’apprentissage technique, manuel, coexiste avec le travail conceptuel, intellectuel de réflexion, à parts égales. Les enfants disposent en effet de toutes sortes d’ateliers, une ferme qui devient une véritable exploitation agricole, un jardin botanique, un musée mathématique, un cabinet de physique et de chimie, une station météo, des laboratoires, une imprimerie, un théâtre, une piscine, un gymnase, une bibliothèque, des salles d’études… On y pratique beaucoup la musique, le chant, la danse et même la boxe et le cyclisme dès les années 1880. Paul Robin passe même pour être l’inventeur des colonies de vacances avec le centre de Mers-les-bains dans la Somme ! Ces diverses installations se réalisent très vite, amenant une complète réorganisation des locaux, avec la collaboration de tous. Dès l’ouverture, le curé de l’orphelinat Prévost congédié, la chapelle désaffectée a été transformée en atelier.

La scolarité s’y déroule comme dans les autres écoles de la République, dans six classes, mais plus tôt, depuis les classes maternelles (une innovation) et enfantines jusqu’au certificat d’études, et plus tard avec le cours complémentaire, sorte de pré-professionnalisation. On suit les programmes et instructions officielles mais dans une grande liberté d’action.

A une période d’éducation qualifiée de « spontanée » jusqu’à l’âge de 12/14 ans où il s’agit davantage d’entraîner, susciter la curiosité par une méthode intuitive, inductive, que d’enseigner, succède une période dite d’éducation « dogmatique », rationnelle et méthodique, où l’enseignement des sciences exactes domine : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie. On y aborde médecine, météorologie, géologie, anthropométrie et même la sociologie. Cependant, pour former des êtres complets, on y mêle l’histoire de la civilisation, l’histoire officielle car il y a des programmes mais « dans un esprit critique, pacifiste, révolutionnaire même et souvent sceptique » et la géographie (ou plutôt selon les termes employés, l’ethnologie) inspirée des discussions avec Elisée Reclus ainsi que l’apprentissage des langues vivantes (l’anglais). Par l’éducation intégrale : éducation physique (toutes formes d’expression corporelle), intellectuelle (écouter, lire, parler, écrire), organique et manuelle –c’est-à-dire l’enseignement professionnel au-delà de l’apprentissage-, éducation morale enfin fondée sur ces principes – « liberté, vérité, laïcité, fraternité, par l’altruisme et la coéducation »-, Paul Robin cherche non seulement à combattre « l’ignorance, source de misère » mais à former des hommes « et l’on n’est un homme complet que lorsqu’on est travailleur et savant en même temps ». En matière de laïcité, dès 1880, les « devoirs envers Dieu » qui figurent encore au programme de toutes les écoles sont supprimés, Paul Robin remarque « les questions extra-terrestres ne sont traitées en aucune manière ». Cempuis devient un « établissement sans Dieu, un établissement libre penseur ».

Ainsi s’adressait-il à son épouse en projetant dans l’avenir l’expérience de Cempuis : « Songe à la République future quand on aura couvert d’écoles, de musées, de lieux de réunions publiques, les places autrefois occupées par les églises, les prisons, les palais. La science officielle de l’éducation ne trouve rien de mieux à faire des jeunes adolescents que de les enfermer : les privilégiés au collège, les vulgaires à l’atelier, les parias en prison ». Cempuis ne se limite donc pas à une expérimentation pédagogique novatrice en vase clos mais le but, l’idéal, poursuivi est éminemment social : « rénover l’humanité par la base » ( d’après Jean Le Yaouanq).

Le sens de l’expérience de Cempuis

L’expérience de Paul Robin, « unique au monde » d’après Maurice Dommanget, son oeuvre pédagogique, ses méthodes actives ont un grand rayonnement, voire une réelle notoriété dans les années 1890. Elles inspirèrent bon nombre de suiveurs, des anarchistes comme Sébastien Faure (1858-1942) dont le journal Le Libertaire accueillit un bloc-note néomalthusien rédigé par Paul Robin. Sébastien Faure anima l’orphelinat « La Ruche », une « coopérative de production, de consommation et d’éducation » près de Rambouillet, de 1904 à la Première guerre mais dans un cadre différent. Désormais, il existe un enseignement public, laïque, depuis les grandes lois scolaires de la IIIe République. Paul Robin et Sébastien Faure eurent en commun des réticences face à ces lois. Pour Sébastien Faure, « l’école laïque est organisée par l’État et pour lui, l’école chrétienne par l’Église et pour elle ». Paul Robin d’après Gabriel Giroud ne prise pas plus « l’éducation et l’instruction de l’État que celles des Eglises ». Il se prononce en 1903 dans une réflexion préparatoire à la Séparation des Églises et de l’État, non pour la séparation mais pour la suppression des deux. Il visite « La Ruche » en 1905 et, à sa mort, lui lègue son imprimerie.

Francisco Ferrer (1859-assassiné par la monarchie cléricale espagnole en 1909), franc-maçon et libre penseur, fondateur de la Escuela Moderna à Barcelone en 1901, peut également être associé à Paul Robin. Il a visité Cempuis et côtoyé Robin. Par son refus de tout dogme au profit de la raison, par l’instruction intégrale, l’enseignement mixte, l’école laïque toute instruction religieuse est bannie-, avec des formes de coéducation et d’enseignement mutuel, voilà ce qu’il pratique à Barcelone dans une école ouverte aux adultes, facteur d’émancipation de la classe ouvrière espagnole naissante, jusqu’à son arrestation en 1906. En 1908, à Bruxelles où tous les deux sont réfugiés, Paul Robin collabore à L’Ecole rénovée de Ferrer et suit avec intérêt ses réalisations. Mais pour Ferrer, il s’agit là aussi d’un contexte différent : celui d’une monarchie espagnole obscurantiste et cléricale.

Madeleine Vernet (1878-1949) –opposée au néo-malthusianisme- ouvre en 1906 un orphelinat à Neuilly-Plaisance « L’Avenir social » qui se déplace à Epônes (Seine-et-Oise) de 1908 à 1923. Proche des milieux libertaires, elle développe des conceptions pédagogiques proches de celles de Paul Robin, notamment sur la coéducation des sexes, ce qui lui vaut l’hostilité des milieux cléricaux et l’interdiction d’enseigner en 1909.

La tâche éducative de Paul Robin se poursuit par la diffusion des théories néomalthusiennes à laquelle il consacre toute son énergie après l’expérience de Cempuis, car, pour lui, tout se tient : « bonne naissance, bonne éducation intégrale, bonne organisation sociale » doivent se conjuguer dans une oeuvre de « régénération de l’homme et de rénovation de la société ».

« Homme d’idéal absolu, rêveur passionné, il croit à la mission régénératrice de l’éducation intégrale tout comme il croit aux vertus émancipatrices du néomalthusianisme ». (1)

Attaques contre Paul Robin

L’hostilité contre les méthodes de Paul Robin est presque immédiate mais c’est à partir de 1892 que les milieux cléricaux et réactionnaires appuyés par une violente campagne de presse, Le Temps, Le Matin, et surtout La Libre parole d’Édouard Drumont, se déchaînent. Ils viennent à bout de l’expérience durant l’été 1894, dans un contexte propice : on vient de voter des lois scélérates contre les anarchistes et terroristes après l’assassinat du président Carnot. Seul ou presque, le journal de l’ancien communard Henri Rochefort, L’Intransigeant prend sa défense contre « le triomphe de la calomnie cléricale ». Paul Robin accusé d’être « un pornographe », « un rat démagogique », « à la tête d’une porcherie municipale » ou « d’un lupanar officiel », « conservatoire des sans-patrie » entre autres abjections, ou encore « un professeur d’immoralité … aux idées subversives du point de vue social » est alors révoqué à la fin du mois d’août, par arrêté du préfet de la Seine, sur ordre du Ministre de l’Instruction publique. La co-éducation des sexes, l’absence de morale religieuse et d’esprit patriotique sont les principaux griefs. Mais à travers « l’affaire de Cempuis » qui fait l’objet d’une interpellation du ministre de l’Instruction publique de l’époque, Georges Leygues, à la Chambre des députés par Aimé Lavy, lui-même ancien instituteur et député socialiste de la Seine, c’est Ferdinand Buisson, Jules Ferry et l’oeuvre scolaire de la IIIe République qui est attaquée dans « un épisode oublié de la guerre laïque »(2). Bien que le Conseil général de la Seine (représenté à la commission administrative de l’orphelinat de Cempuis) se désolidarise de la sanction et lui attribue une rente viagère annuelle de 4 000 F, Paul Robin doit quitter l’orphelinat Prévost. Il continue sa carrière à l’Université nouvelle de Bruxelles.

Pourquoi tant de haine déversée sur Paul Robin ? La personnalité du directeur de Cempuis mérite quelques développements.

La personnalité du directeur : Paul Robin

Le pédagogue

Paul Robin naît à Toulon le 3 avril 1837, l’aîné d’une fratrie de trois enfants, dans un milieu aisé de bonne bourgeoisie catholique d’origine lorraine. Son père est un haut fonctionnaire de la Marine royale, il a un oncle contre-amiral et un autre chanoine.

La formation

Elève aux lycées de Bordeaux et de Brest où il passe son adolescence, fortement marqué par la ville ouvrière et son arsenal, il obtient son baccalauréat ès sciences et prépare l’Ecole de pharmacie de la Marine qu’il abandonne en 1855.

Entré dans l’enseignement comme aspirant-répétiteur aux lycées de Rennes puis de Brest, il est reçu (dernier) en 1858 à l’Ecole normale supérieure en sciences, rue d’Ulm, où Louis Pasteur dirige les études scientifiques. Passionné par la chimie, la physique et les sciences naturelles, mais piètre mathématicien, influencé par le rationalisme de Renan et le positivisme de Littré, il s’éloigne de la foi catholique dans laquelle il a été élevé. Il devient darwiniste, positiviste et athée. Licencié es-sciences physiques, il est selon les sources reçu à l’agrégation mais ne se présente pas à l’oral ou ne tente même pas l’agrégation selon sa dernière biographe, Christiane Demeulenaere-Douyère. Le 7 octobre 1861, il est nommé en Vendée.

Le professeur

Sa « carrière » de professeur est brève, de 1861 à 1864 et La Roche-sur-Yon est son premier poste, avant Brest en 1862 et sa démission en 1865. « Professeur de physique, chimie, histoire naturelle, section scientifique et cours spécial provisoire » d’après les sources locales,(3) son traitement est alors de 2 000 francs, augmentés de 300 francs pour le cours industriel.(4) Déjà, son tempérament rebelle s’y manifeste en même temps que ses qualités de pédagogue et ses méthodes qu’on peut, pour l’époque, qualifier de révolutionnaires.

Maurice Dommanget évoque son « apostolat pédagogique ». Paul Robin néglige les cours théoriques au profit des travaux pratiques et des sorties. Il semble que ce soit en Vendée qu’il innove, organisant des promenades botaniques pour ses élèves, des excursions, des visites chez les artisans ; toutes activités qu’il ouvre aux jeunes gens de la ville comme il le fait l’année suivante à Brest où il est chargé de cours de physique. Il crée des cours de technologie, d’astronomie. Il s’intéresse à l’éducation populaire, ouvre un cours gratuit de musique. Dégagé des programmes, il cherche à vulgariser « pour mettre en oeuvre l’enseignement populaire des réalités scientifiques » et « offrir la science aux ouvriers qui la cherchent » comme il l’écrit lui-même, partisan de ce qui deviendra « l’éducation intégrale ». Il applique déjà ses principes éducatifs qu’il développera dans l’expérience de Cempuis quelques vingt ans plus tard : « Laissez l’enfant faire lui-même ses découvertes, attendez ses questions, répondez-y sobrement, avec réserve, pour que son esprit continue ses propres efforts, gardez-vous par-dessus tout de lui imposer des idées toutes faites, banales, transmises par la routine irréfléchie et abrutissante. »

Conduite irréprochable, exacte discipline malgré une tenue un peu négligée en Vendée selon les uns, ou mal noté, au caractère difficile et volontiers frondeur à Brest selon les autres, on l’accuse de propager des idées socialistes, ce qui le contraint à démissionner en 1865 et à s’installer à Bruxelles. Loin de l’Empire étouffant, il y vit de ses leçons, prend part aux sessions du Congrès international des étudiants où il développe ses idées sur la « science sociale », sur « l’enseignement qu’il préconise absolument libre et l’initiative de chacun substituée à l’enseignement autoritaire et débilitant » et s’intéresse aux rapports entre travailleurs et intellectuels ainsi qu’à la vulgarisation scientifique. Son expérience des cours populaires avec César de Paepe (1842-1890), socialiste belge qu’il fréquente, l’amène à dénoncer l’inégalité des hommes face au savoir et, partant, l’injustice sociale qui en découle. C’est ce qui le conduit à l’action politique pour l’émancipation des travailleurs, émancipation qui peut aussi se faire par l’éducation et l’instruction. Il publie une Méthode de lecture à base phonétique, adhère à la Ligue de l’Enseignement de Bruxelles et à la « Ligue ouvrière pour combattre l’ignorance par l’enseignement mutuel » qui a des liens avec l’ Association Internationale des Travailleurs (AIT). Il multiplie les causeries à destination des ouvriers, crée en 1867 un journal : « Le Soir. Moniteur de l’enseignement libre, des associations, des réunions périodiques et irrégulières » où il signe notamment des articles de vulgarisation scientifique et des enquêtes sur le mouvement ouvrier et coopératif. Il se marie avec Alna, la fille d’un internationaliste et libre penseur belge, Delesalle, et s’engage passionnément dans l’action politique.

Le Militant révolutionnaire libertaire

Fréquentant les milieux proudhoniens, Paul Robin adhère officiellement à la section belge de la Première Internationale en 1866 ou octobre 1867, selon les sources. Il s’y exprime notamment sur les questions traitant d’éducation et d’enseignement mais également dans un rapport sur la place des femmes dans l’industrie. Il défend leur droit au travail, source d’indépendance mais aussi leur intérêt à se fédérer pour lutter avec les hommes, pour l’émancipation. C’est le slogan de l’AIT : « l’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes ».

Le IIe Congrès de l’Internationale à Lausanne en 1867 et le IIIe à Bruxelles en 1868 lui donnent l’occasion de développer ses idées sur « l’instruction intégrale » qui dépassent les seules questions d’obligation et de gratuité en proposant un programme « d’enseignement intégral ». Mais ses activités amènent la police à le surveiller étroitement, on le considère comme dangereux pour l’ordre social. Ses propos révolutionnaires tenus dans les meetings et sa protestation contre la répression d’une grève dans le Borinage entraînent son expulsion de Belgique en 1869.

Il entame alors une vie de proscrit, à Genève en 1869 où il est accueilli par Michel Bakounine et où il propage ses réflexions pédagogiques sur « l’instruction intégrale », mais il se trouve pris dans les querelles intestines des internationalistes. Il est également membre de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste de Bakounine et proche de James Guillaume, professeur au Locle, internationaliste et dirigeant de la Fédération jurassienne, futur collaborateur de Ferdinand Buisson pour le Dictionnaire de pédagogie. Paul Robin se situe alors nettement parmi les « anti-autoritaires bakouninistes » de l’Internationale.

Il revient à Paris en février 1870 et s’active au Cercle des études sociales à regrouper les internationalistes parisiens au côté d’Eugène Varlin. Paul Robin participe à la rédaction définitive des statuts de l’AIT : « l’émancipation économique des classes ouvrières est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme un simple moyen ». Il reprend ici , sous l’influence de Paul Lafargue, l’expression de Karl Marx et se positionne à ses côtés, au grand dam de ses amis anarchistes, dans le débat qui oppose Marx et Bakounine sur la place de l’action politique comme moyen d’émancipation des travailleurs.

Arrêté en juin et condamné à la prison lors d’un nouveau procès de l’Internationale, il est libéré, comme prisonnier politique, par la proclamation de la République le 4 septembre.

Marx le soutiennent. De Londres, il suit les affres de la Commune de Paris sans y prendre part et après la chute et la semaine sanglante, il accueille certains des communards exilés. Il voit les frères Élie et Élisée Reclus. Il noue des relations d’amitié avec Pierre Kropotkine, tout juste sorti des geôles russes. Karl Marx le fait entrer au Conseil général de l’Internationale avant que des divergences avec ce dernier, divergences qu’il partage avec Bakounine et les fédéralistes, n’entraînent son expulsion de l’organisation révolutionnaire en octobre 1871. A Londres avec sa famille (il a alors trois enfants), Paul Robin enseigne le français à l’École royale militaire puis les mathématiques et la mécanique au Collège de l’Université

Resté proche des libertaires de la Fédération jurassienne exclus comme lui de l’Internationale, il s’intéresse aux questions néo-malthusiennes et, parallèlement à son activité de propagandiste « communiste » libertaire dans la communauté des réfugiés politiques français, il rédige ses premiers textes sur la question sexuelle.

Le Franc-maçon Libre Penseur

Initié en 1896 dans une loge du Grand Orient de France, il y développe inlassablement ses idées néo-malthusiennes, sa propagande pour la liberté des moeurs, la « maternité consciente » et ses théories sur l’éducation intégrale et l’enseignement rationnel. En 1905, il faisait encore une conférence sur « Le droit à l’avortement » à la loge de l’ « Idéal social ». Mais Maurice Dommanget rappelle que Paul Robin fit partie d’une loge mixte, ce qui provoque son exclusion du Grand Orient.

Marié civilement, ses enfants ne sont pas baptisés. Paul Robin milite pour l’élimination de tout enseignement religieux, dénonce Les Jésuites et l’obscurantisme dans une brochure de 1879 qui porte en sous-titre : « Lettres à M. Jules Ferry » et en adhérant à la société Solidaires, il défend la liberté des obsèques civiles.

Membre de la Fédération française de la Libre Pensée, peut-être à partir de 1894 où, devant le groupe de Montreuil, il évoque sa possible candidature à la députation dans la 1re circonscription du XIIIe arrondissement. On note sa présence au Congrès universel de la Libre Pensée à Bruxelles en 1895. Il présente le projet d’un établissement d’éducation intégrale devant la FFLP en 1896. Paul Robin a bien du mal à y faire passer le thème de la limitation volontaire des naissances. Jeanne Humbert cite la préparation d’articles destinés à alimenter les rapports au congrès national de la Libre Pensée mais ces articles sont refusés et une querelle oppose Robin à certains dirigeants libres penseurs. En 1903 il se prononce non pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat mais pour leur suppression ainsi que pour l’établissement de l’enseignement intégral, qu’il souhaite aussi indépendant des pouvoirs publics que des autorités religieuses.

Paul Robin après Cempuis : Le militant néo-malthusien

Paul Robin s’intéresse aux questions de natalité, de population, de « limitation volontaire des naissances » donc de néo-malthusianisme très tôt. La question démographique est pour lui un des aspects de la question sociale autant que celle de l’éducation et peut devenir –en la maîtrisant- un moyen d’émancipation alors que la surpopulation entretient l’exploitation de la classe ouvrière.

La Ligue de la régénération humaine

C’est d’abord dans le cadre de l’Internationale qu’il essaie de convaincre ses camarades dont ses compagnons anarchistes à ses idées. Seul, Sébastien Faure s’y rallie bien que tardivement.

Auteur de plusieurs libelles et de nombreuses brochures sur ces questions comme La Question sexuelle – un véritable traité de pratiques contraceptives paru dès 1878 et repris sous le titre Le secret du bonheur-, il fonde en 1896 le mouvement : la Ligue de la régénération humaine et la revue Régénération auxquels il se consacre jusqu’en 1908, aidé à partir de 1903 par le militant anarchiste Eugène Humbert avant de se brouiller avec lui. Le désaccord porte sur le fait que, de plus en plus, Paul Robin voit dans la question démographique la solution principale de la question sociale au point de vue économique. Créateur en 1889 d’un dispensaire destiné aux femmes pauvres où conseils et objets anticonceptionnels sont distribués, partout il défend la restriction des naissances, la liberté sexuelle, l’émancipation de la femme, la disparition de la prostitution réglementée et l’éducation sexuelle des enfants. Il prône une forme d’eugénisme qu’il va inlassablement présenter auprès des syndicats, des loges, des groupes féministes, des sociétés savantes et des universités populaires lors de conférences et dans ses brochures. Par ce travail de propagande, non seulement il veut faire connaître la loi de population de Malthus, mais aussi « les procédés anticonceptionnels qui permettent d’en faire une arme de lutte contre le malheur ».

Dernières années de solitude

Malade, vieilli, isolé par ses brouilles et son caractère difficile, séparé de sa femme, Paul Robin tente un départ vers la Nouvelle-Zélande en 1898, il est à Gand en 1900 avant de revenir à Paris et se retire un temps en Suisse. Il est surtout affecté par les débats que ses idées néo-malthusiennes suscitent dans la classe ouvrière. Le thème de la « grève des ventres » divise des militants conscients qui se réclament de l’anarchosyndicalisme dans la CGT et dans la Fédération des Bourses du Travail comme Yvetot tandis que les guesdistes (marxistes) s’y opposent, tout comme les anarchistes « communistes » voyant là une doctrine « bourgeoise » qui prétend faire l’économie d’une révolution. Les tentatives de Robin auprès des socialistes organisés se soldent aussi par des échecs. D’après Francis Ronsin, Jean Jaurès par exemple ou Édouard Vaillant ne se sont jamais prononcés. Paul Robin le marginal, le franc-tireur, en rupture avec tout le monde, met fin à ses jours le 31 août 1912 en Suisse d’après Jeanne Humbert. Il lègue son corps à la science, une Encyclopédie de Diderot et d’Alembert à la CGT, à La Ruche de Sébastien Faure son imprimerie et à L’Ecole FERRER de Lausanne une partie du matériel pédagogique de Cempuis.
Paul Robin est incinéré au crématorium du Père-Lachaise le 15 septembre 1912.

Un square Paul Robin existe à Paris, place Hébert dans le XVIIIe, ouvert en 1906, mais c’est Jean Zay alors ministre de l’Éducation nationale dans le gouvernement Blum qui appuya le projet de nouvelle dénomination en 1937.

Quelles leçons ( sic) tirer de l’expérience éducative de Paul Robin à Cempuis ?

La plupart des innovations pédagogiques de Paul Robin sont « banalisées » aujourd’hui, mixité, socle de connaissances pour tous, éducation du corps comme de l’esprit … mais nous ne sommes pas dans la même période et plus dans la perspective d’une émancipation des travailleurs par l’instruction comme réponse aux inégalités économiques et sociales. Certaines pratiques comme l’enseignement mutuel peuvent même, en ces temps de RGPP, se trouver dévoyées du sens qu’il leur donnait tout comme certaines expériences actuelles qualifiées improprement de libertaires ne sont que des masques cachant le travail de déconstruction, de désintégration, de destruction de l’école républicaine et de la laïcité auquel on assiste au même titre que le recul social qui nous place, par certains côtés, au moins un siècle et demi en arrière, soit avant Paul Robin.

(1) Christiane Demeulenaere-Douyère, Paul Robin (1837-1912), un militant de la liberté et du bonheur. (2) Christiane Demeulenaere-Douyère (3) Archives de l’Association des anciens élèves et professeurs du Lycée déposées aux Archives municipales de La Roche-sur-Yon, notamment : état du personnel et distribution des prix du 9 août 1862, aimablement signalées par M. Claude Guyon, président de l’association. (4) D’après son dossier aux Archives nationales cité par Christiane Demeuleunaere-Douyère.


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Picardia ; Regourd Florence

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