Révolution française en Picardie

(1789 - 1794)

La Picardie n’a pas eu l’initiative de la Révolution, mais l’a
acceptée. La guerre, déclarée en 1792, a amplifié les misères que la région subissait. Les changements sociaux et économiques n’ont suivi que plus tard la transformation des structures administratives.



La Liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, Musée du Louvre

Introduction à la Révolution française en Picardie

Dans un vaste pays comme la France déjà centralisé dans le cadre de l’Etat « moderne », la Révolution fut un phénomène national, et même au départ avant tout parisien, sinon versaillais. La Picardie, dépourvue de Parlement ou d’États provinciaux, subit pleinement la crise prérévolutionnaire qui précipita les événements, mais n’en eut pas l’initiative, si elle en subit le contrecoup, de la prise de la Bastille à la nuit du 4 août 1789, d’autant plus rapidement et fortement qu’elle était proche du foyer d’agitation et de décision de la capitale.

 
Naissance d’une région ?

Après l’effondrement brutal de l’Ancien Régime, la Picardie bénéficia de la reconstruction politique opérée par les États généraux devenus Assemblée Constituante, sur la base de la déclaration des Droits de l’homme du 26 août 1789, comme de la refonte administrative appuyée sur la création des départements, nouveau ressort fondamental conçu sur une base géographique (une journée à cheval de la périphérie au chef-lieu) et historique (anciennes circonscriptions religieuses ou administratives), dont la pertinence devait s’affirmer par leur longévité jusqu’à nos jours. Fruit du démembrement et de la recomposition de 6 anciens diocèses et 5 généralités (Celles d’Amiens et de Soissons presque en totalité, de larges pans septentrionaux de l’immense généralité de Paris, de Compiègne à Beauvais, et des bribes des ressorts de Rouen (Vexin) ou de Châlons-sur-Marne (Château-Thierry)), l’Aisne, de l’Oise et de la Somme n’étaient pas encore associées dans notre actuelle région administrative créée au XX° siècle, mais celle-ci avait été anticipée dès la Révolution par un de ses plus fameux leaders, le feudiste Jean-Noël bientôt dit Gracchus Babeuf, qui se mit à la tête, au printemps 1790 dans les trois départements, d’une spectaculaire « coalition contre les aides », grève contre cette famille d’impôts indirects non moins impopulaires que la gabelle, dont il accéléra l’abolition. Il y acquit une suffisante notoriété pour se lancer dans la première tentative de périodique régional, publiant à Noyon un éphémère Correspondant picard , dont l’aire de lectorat correspondait à l’Aisne, l’Oise et la Somme. Babeuf n’a certes pas « inventé » la région picarde, mais c’est bien la refonte administrative révolutionnaire, aux effets durables par delà les aléas des régimes de la période contemporaine, qui en a jeté les bases, en constituant les pièces élémentaires du puzzle, les départements, dont l’identité s’est plus au moins fortement affirmée en deux siècles (Plus aisément pour l’Aisne et la Somme, correspondant pour une part aux anciennes généralités d’Amiens et de Soissons, aux ex diocèses d’Amiens, Laon et Soissons, alors que l’Oise, non prévue dans le premier projet de la Constituante, assemblages disparate de pays, dépourvue de ville chef-lieu centrale et dominante, écartelée entre les influences parisienne, nordiste, normande et briarde, eut plus du mal à s’affirmer).

 

Dans la suite de la décennie révolutionnaire, les trois départements picards eurent un comportement politique, religieux et militaire assez homogène, témoignant d’ affinités résultant de la géographie et de l’histoire : une situation de zone de transition entre une capitale de plus en plus dominante, dont ils dépendaient administrativement et politiquement de longue date, et un Nord d’annexion relativement récente, zone frontalière souvent menacée, comme ce fut le cas après la déclaration de guerre d’avril 1792. L’ennemi autrichien frappa ainsi aux portes de la région en 1793-1794, menaçant Saint-Quentin et Guise, les hautes vallées de la Somme et de l’Oise, couloirs traditionnels d’invasion, comme en 1814, 1914 et 1940, faisant de la Picardie, à l’instar de la Champagne-Ardenne, une base arrière du front septentrional tenu par les Armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, un dernier glacis protecteur du pouvoir central parisien, berceau du royaume puis cœur palpitant de la Révolution. D’où l’intérêt stratégique primordial des trois départements picards, dans les moments les plus critiques de la guerre extérieure déclarée en 1792, avec de l’invasion de la coalition en 1793-1794, coïncidant avec le paroxysme de la guerre civile, dont les centres de gravité se situaient toutefois dans l’Ouest ou le Midi.

La Picardie accepta sans trop de difficultés les grandes réformes du début de la décennie, même dans le sensible domaine religieux, source de divisions à partir de 1791, et sut montrer une fidélité exemplaire à l’égard du pouvoir central, de la monarchie constitutionnelle à la République jacobine, puis thermidorienne et directoriale, se ralliant sans trop d’états d’âmes à chacun de ces régimes et leur apportant ses précieux concours économique et militaire. Les trois départements picards, largement sollicités pour l’approvisionnement de Paris, en couvrirent bon an mal an les deux tiers des besoins en grains ou en bois et fournirent d’appréciables contingents de soldats, même s’il y eut ça et là des réticences aux levées militaires (en particulier lors de la levée des 300 000 hommes du printemps 1793), comme des résistances aux réquisitions de subsistances.

 

On peut appliquer aux trois départements picards, les formules employées à l’accueil du premier préfet de l’Oise, Cambry, en mars 1800, quant à l’état économique et politique du ressort à l’issue de la période révolutionnaire : un département prospère et paisible où le sol varié « ressemble au jardin des Plantes », où « l’industrie n’est pas éteinte » et dont les habitants « ne connaissent ni la vengeance haineuse qui a dominé le Midi de la République, ni les préjugés de partis dévastateurs qui deux fois ont détruit les départements de l’Ouest » .

Révolutionnaires et réfractaires

De manière fortuite, la Picardie, plus singulièrement l’Aisne, fut une pépinière de leaders révolutionnaires nationaux. Mais les Condorcet, Desmoulins, Fouquier-Tinville, Ronsin, Saint-Just ou Babeuf ne furent guère prophètes en leur pays, même si ces deux derniers s’y initièrent à l’action politique ; l’influence locale majeure revint à des autochtones de moindre notoriété, tels l’avocat amiénois André Dumont, le cultivateur clermontois Jacques Isoré ou le curé noyonnais Jacques-Michel Coupé, Conventionnels de la Somme et de l’Oise, l’imprimeur Bertrand de Compiègne ou le procureur-général-syndic de l’Aisne, Polycarpe Pottofeux. Émanation des nouvelles municipalités et administrations à partir de 1790, ils étaient aussi animateurs des clubs de Jacobins, dont le réseau urbain et bourgeois en 1790-1791, s’étoffa et se démocratisa dans le cadre des Sociétés populaires de l’an II, touchant aussi les milieux ruraux, surtout au sud de l’Oise proche de la région parisienne. Cette dominante « patriote » modérée, le conformisme politique global des populations et des élites administratives en la période, n’excluent pas des discordances individuelles, des dissidences et oppositions collectives, avant tout dans les domaines social et religieux, sans réel débouché politique. Les réformes religieuses de la Constituante, combattues par le haut clergé furent assez bien accueillies par les Picards, surtout la nationalisation et revente des biens du Clergé, la Constitution civile ralliant une majorité des séculiers dans le sud de la région, mais moins de la moitié dans la Somme, le Noyonnais ou la Thiérache, donnant lieu à quelques incidents circonscrits lors du remplacement des « réfractaires ». En revanche la déchristianisation de l’an II, procement initiée par André Dumont dans la Somme et l’Oise ou par l’Armée révolutionnaire parisienne dans l’Oise et l’Aisne, choqua la masse des fidèles, surtout à la campagne, donnant lieu à des cas exceptionnels de répression sanglante du Clergé, comme avec la tragique affaire des Carmélites de Compiègne, en juin-juillet 1794. Les cultes civiques de remplacement n’eurent de succès que par leur composante patriotique et le catholicisme fit son grand retour en l’an III, gardant une situation précaire jusqu’au Concordat de 1802.

Troubles sociaux

Les troubles sociaux touchèrent la Picardie dans les moments de crise frumentaire : printemps-été 1789, « Grande Peur », dont une branche vint du Clermontois-Beauvaisis ; gros troubles de circulation et de taxation des grains sur l’Oise et l’Aisne, en amont de Compiègne, en février 1792 ; émeutes frumentaires urbaines (Compiègne, Amiens) ou rurales lors de la crise majeure de l’an III (hiver-printemps1795).

A l’émigration parfois précoce de nobles (le prince de Condé à Chantilly) ou de prêtres « réfracraires », s’ajouta la répression de royalistes ou catholiques (l’évêque de Beauvais La Rochefoucault-Bayers massacré à Paris en septembre 1792, le marquis de Gouy d’Arsy guillotiné en 1794), mais les victimes restèrent en nombre bien plus limité qu’à Paris, dans les régions de guerre civile, tel l’ouest, ou de frontière exposée comme le Pas-de-Calais.

En conclusion

La Picardie n’a donc pas eu l’initiative de la Révolution, mais l’a d’emblée acceptée et en a globalement bénéficié, même si elle subit les contraintes et les misères de la période, surtout avec la déclaration de guerre, qui devait la placer dans le grand arrière du front et le glacis nourricier de la capitale. La région en sortit irréversiblement transformée dans ses structures administratives ; ses options politiques furent marquées par une dominante « patriotique » nationale durable ; ses changements sociaux, culturels et religieux furent plus inégaux, en attendant les progrès décisifs de l’économie rurale et urbaine, sous l’effet des révolutions technique, agricole et industrielle des XIX°-XX° siècles.

 

 

Contributeur(s) initial(ux)

Bernet Jacques

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