Reconstruction après la première guerre mondiale

Rester entre soi, la peur de ’l’étranger’

La Picardie, et notamment la Somme, se considère maltraitée lors des négociations concernant les engagements budgétaires de l’Etat pour la reconstruction. Dans ces conditions, une volonté de rester « entre Picards » se développe et une certaine « méfiance » se lève, à la fois envers les travailleurs étrangers, et envers ceux qui viennent d’autres départements. Seuls les Picards pensent être capables de reconstruire leur ’pays’ !


Moreuil, 1918 - Moreuil, rasée pendant la bataille de la Somme Crédits : Wiki commons

Cette méfiance, elle est d’abord dirigée, paradoxalement, sur les libérateurs, Anglais et surtout Australiens.

Les Britanniques sont accusés de pillage... Les contrôles postaux d’Abbeville, d’Amiens, témoigent de ce sentiment : « Je suis révoltée (...) de la manière dont se conduisent les Anglais », « On ne peut pas se faire une idée du pillage qu’ils ont fait dans les régions évacuées ». « Je trouve qu’ils s’installent trop en France et qu’il était inutile que nous nous battions contre les boches pour être envahis par un autre peuple »... Le contrôle postal relève de nombreuses plaintes sur les pillages des localités reconquises ou réhabilitées par les Britanniques. Les Australiens inspirent, eux, de la peur.

Quant à la main d’oeuvre chinoise, les critiques qu’elle suscite sont très dures : « Les coolies chinois, à la solde de l’armée anglaise, inspirent une véritable terreur dans tout le pays qu’ils occupent, (...) de nombreux méfaits leur sont imputables, quelques uns même commis les armes à la main. (Nous demandons) instamment aux pouvoirs publics que l’arrondissement de Péronne en soit débarrassé et qu’ils soient réexpédiés en Asie ». (Chambre de Commerce de Péronne, 1919). De fait, ils ne furent pas ’réexpédiés en Asie’, nombreux sont ceux qui meurent en 1919, il suffit de parcourir les allées du cimetière chinois de Nolette pour le constater !


Nolette, le cimetière chinois Crédits : Wiki commons

Les travailleurs chinois

En mai 1916, un traité est signé entre la France et le gouvernement chinois, qui s’engage à fournir des coolies (surnommés « travailleurs célestes ») pour participer à des tâches non militaires
Le recrutement devait se faire initialement dans le Nord de la Chine, les Chinois du Nord paraissant être plus à même de s’adapter aux rigueurs de l’hiver. De jeunes coolies illettrés signent des contrats de travail de 5 ans. Ces paysans robustes comptent bien faire fortune, tout en ignorant que le continent européen est en guerre ! Le recrutement, commencé dans le Nord, se fera également dans le Sud, en raison des difficultés à trouver des volontaires. Les objectifs (150 000 Chinois requis) ne seront jamais atteints.

Des tâches éprouvantes leur sont confiées, et de nombreux heurts les opposent les aux autorités françaises : ils sont ’parqués’ dans des camps de travail (principalement à Blangy-sur-Bresle, à Saigneville et dans la forêt de Crécy), dont ils ne peuvent pas sortir, il leur est en effet interdit d’entrer en contact avec la population ; ils sont mal nourris, mal chauffés, nombreux sont ceux qui ne recevront jamais réellement leur salaire (5 francs par jour). Ils effectuent principalement des travaux de terrassement, de réfection des routes et des chemins de fer, de nettoyage des champs de bataille ou de manutention dans les ports. 20 000 Chinois trouveront la mort en Europe, plus de 800 d’entre-eux sont enterrés au cimetière chinois de Nolette, à Noyelles-sur-Mer.

On estime que 2 000 à 3 000 d’entre eux sont restés en France après la guerre. Ils furent recrutés par l’industrie et, particulièrement, par les usines Louis Renault de Boulogne-Billancourt et les usines Panhard et Levassor, formant ainsi le premier noyau de la communauté asiatique française.

http://fresques.ina.fr/picardie/fiche-media/Picard00419/le-cimetiere-chinois-de-nolette.html

Les travailleurs allemands


Soissons, 1919 - le centre ville dévasté Crédits : Wiki commons

Un projet de reconstruction est élaboré par des syndicats allemands et la CGT. Dès décembre 1918, les syndicats allemands du bâtiment proposent de participer à la reconstruction ! Initiative soutenue par le gouvernement allemand. Malgré les réserves des Français, une convention est signée en mars 1921 entre les organisations ouvrières du bâtiment, françaises et allemandes. Le projet est présenté dans la Somme en 1921, et inspire beaucoup de méfiance. Le préfet de la Somme note, dans un rapport : « La présence d’ouvriers boches pendant les années que va durer la reconstruction des villages sera certainement fort désagréable aux populations. Le souvenir des atrocités commises pendant l’occupation, le deuil qui survit dans tant de familles, la crainte instinctive d’un ennemi qui ne désarme pas, sont autant de motifs qui font désire à nos populations sinistrées qu’on leur épargne cette terrible épreuve ». (avril 1921).

Les représentants de la CGT proposent une expérimentation sur un secteur réduit. Douze villages du canton de Chaulnes sont retenus dans la ’zone rouge’ Zone rouge en Picardie (la) : la terre y est riche,la zone est bien desservie par la route, le rail et le canal de la Somme. Et, ’enfermée’ dans un méandre de la Somme, elle est facile à isoler et à surveiller, pour éviter tout contact entre les travailleurs allemands et la population ! Mais les doutes subsistent.. Des réunions sont organisées dans les villages concernés : sur 303 familles, et après un vote à bulletins secrets, 49 % sont hostiles au projet... Les sous-préfet de Péronne indique, dans son rapport au ministre : « La présence d’ouvriers allemands paraîtrait odieuse à une partie notable de la population et elle créerait des incidents graves qu’aucune force ni aucune précaution de police ne pourrait empêcher ».

Le projet d’introduction d’une main-d’oeuvre allemande ne verra finalement jamais le jour. Accepté sous conditions afin de permettre une reconction rapide, le plan est rejeté dès lors qu’il apparaît clairement que les ouvriers allemands ne feront pas l’objet d’un traitement particulier : assimilés à une main-d’oeuvre carcérale, ils sont tolérés ; libres, ils reprennent leur ’place’ d’ennemis !

Paris et province !

Les Picards se gaussent également des Parisiens et de « leurs plans pompeux élaborés à distance » (Conseil général de la Somme, 1919). En 1922, le préfet de la Somme transmet les récriminations des Picards : « Des sinistrés de certains villages (sont) livrés à la cupidité et aux agissements d’hommes qui, n’ayant d’entrepreneurs que le nom, se sont abattus au milieu d’eux pour l’exécution d’une tâche qu’ils sont totalement incapables d’accomplir ». Les Picards mettent en cause « des malandrins venus d’ailleurs » ... ; l’administration parisienne qui se comporte « comme en terrain conquis »...

Ce refus de se soumettre aux propositions de l’Etat entraîne, en Picardie, la naissance de coopératives locales de reconstruction. Ces coopératives ont pour objet de procéder, pour le compte de leurs adhérents, à toutes opérations relatives à la reconstitution immobilière (préparation des dossiers, évaluation des dommages, exécution, surveillance et paiement des travaux). Loi du 15 août 1920.

La première coopérative de l’Aisne est fondée en 1919 à Blérancourt. Dans la Somme, entre 1919 et 1920, 196 coopératives sont constituées ... Dès que la loi est promulguée, le nombre de coopératives augmente. En avril 1922, 226 coopératives sont approuvées dans la Somme ! Elles regroupent 9 145 adhérents.

Contributeur(s) initial(ux)

LAVAL Nadine

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom

Vous pouvez aussi laisser un commentaire sur cet article

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.