Péguy, Charles

Socialiste, chrétien, philosémite !

Mobilisé dès le 4 août 1914, Charles Péguy tombe, après que son bataillon soit pris « sous un feu d’obus, de mitrailleuses et de mousquetons d’une intensité inouïe » (JMO du 276e régiment d’infanterie), le 5 septembre 1914.


Charles Péguy - Portrait, par Jean-Pierre Laurens Crédits : Wiki commons

Charles Péguy est né à Orléans le 7 janvier 1873 dans une famille d’origine modeste. Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, il s’engage pour la défense de la vérité durant l’affaire Dreyfus. Au contact des intellectuels de son temps, il développe sa propre philosophie, sa vision du socialisme et du patriotisme. Ses idées, il les expose dans les Cahiers de la Quinzaine, revue périodique qu’il crée, gère et anime à Paris.

Son œuvre est polymorphe : articles, pamphlets, pièces de théâtre en vers libres, et recueils poétiques en vers réguliers, comme La Tapisserie de Notre-Dame (1913), d’inspiration mystique, qui évoque notamment Jeanne d’Arc, personnage auquel il reste toute sa vie profondément attaché.

Charles Péguy est aussi un intellectuel engagé : après avoir été militant socialiste libertaire, anticlérical, et dreyfusard, il se rapproche à partir de 1908 du catholicisme et du conservatisme ; il reste connu pour des essais où il exprime ses préoccupations sociales et son rejet de la modernité (L’Argent, 1913).

Charles Péguy, "tué à l’ennemi’

La 19 ème compagnie du 276e régiment d’infanterie, dont Charles Péguy assure, et assume, le commandement, se dirige sur Metz.

Péguy a 41 ans. Il est ’myope comme une taupe’, et a refusé d’apprendre à monter à cheval pour rester avec la « piétaille  », « les bons français de l’espèce ordinaire ». Au grade de capitaine, Péguy préfère la compagnie de ceux que Bernanos devait appeler « les enfants humiliés ».

L’armée française est réputée victorieuse en Alsace, mais, le 27 août, la retraite commence ... La Belgique est défaite, les Uhlans sont à Lille. Le 29, le bataillon de Péguy débarque du train à Tricot, dans l’Oise. Près de Compiègne, c’est le baptême du feu pour Péguy et ses hommes. Le 276e RI recule, bat en retraite, de Verneuil-en-Halatte à la forêt de Chantilly, en passant par Senlis : la ville brûle.

Le 3 septembre, la troupe, épuisée est à 22 kilomètres de Paris. Les Allemands sont tout près ! Puis, le 276e se dirige vers Meaux, où une contre-offensive est prévue par l’armée française. Les Allemands ne lâchent rien, et engagent la bataille. A la hauteur de Villeroy, le 5 septembre, vers 17H, le bataillon de Péguy se retrouve en première vague, sans soutien. Il faut avancer, et Péguy, debout, comme le veut la stratégie militaire de l’époque, dirige le tir, lorgnette en main.

Victor Boudon, compagnon d’armes de Péguy, témoigne : « Sans précaution, il encourage ses soldats à ouvrir le feu contre l’ennemi, hurlant ’Tirez ! tirez ! Nom de Dieu !’... D’aucuns lui crient et je suis de ceux-là : nous n’avons pas de sac, mon lieutenant, nous allons tous y passer ». Pour Péguy pas question de reculer ou de renoncer : « Moi non plus je n’en ai pas ! Voyez, tirez toujours ! ». Il est face aux lignes allemandes, qu’il scrute attentivement pour tenter de comprendre ce qui se prépare. Au même instant, une balle meurtrière troue son képi.  »Il est tombé tout d’un bloc, sur le côté et de ses lèvres sort une plainte sourde, comme un murmure, une dernière pensée ».

Charles Péguy, le socialiste

Le socialisme que Péguy a choisi et formulé dès sa jeunesse est essentiellement une utopie de société d’amour et d’égalité entre les hommes.

Avant de s’engager politiquement à la SFIO, l’étudiant Charles Péguy milite à la Mie de Pain, une association caritative qui distribue de la nourriture aux indigents de la capitale. Pour Péguy, supprimer la misère est le premier devoir, parce que la misère prive l’homme de son humanité. Il ne la confond pas avec la pauvreté, qu’il a connue dans son enfance, et dont il ferait presque un idéal de vie. La pauvreté engendre la solidarité. La misère est synonyme d’exclusion. Le miséreux est mis au ban de la société. Toute la pensée de Péguy et tous ses engagements reposent sur le refus de l’exclusion.

Solidaire, empathique, Charles Péguy est cependant hostile à toute forme d’asservissement du singulier au collectif. Loin d’opprimer l’individu, la communauté doit lui permettre d’exister au mieux de ses possibilités. La société socialiste de Péguy ne cherche pas à transformer les hommes en leur inculquant des principes ou une idéologie. Au contraire, elle s’efforce, par son organisation économique, de leur donner la possibilité d’exister tels qu’ils sont, dans leur diversité.

Jean Jaurès s’est donné pour tâche d’unifier le socialisme français. Une Internationale socialiste est fondée, et Jaurès décide d’inscrire le socialisme français dans le mouvement de l’histoire. L’union se fera sur les positions de son adversaire Jules Guesde, influencé par les théories marxistes. Ce mouvement de l’histoire est précisément ce dont Péguy ne veut pas. Il refuse que son idéal, cet humanisme qui met au premier plan l’épanouissement de la personne libérée de la servitude économique, soit englouti par le ’monstre totalitaire’. L’attitude de Jaurès lui paraît d’autant plus sacrilège que c’est par lui qu’il est venu au socialisme, que c’est à lui, le philosophe, l’érudit, qu’il doit la découverte d’une émancipation possible pour l’humanité.

Charles Péguy, le philosémite.

En 1898, les passions se déchaînent autour de l’affaire Dreyfus : dans le sillage de Jaurès et de Zola, Péguy s’engage, signe des pétitions, manifeste à la tête de groupes d’étudiants en faveur du capitaine injustement accusé. Avec Jaurès, il est convaincu que le devoir des socialistes est de s’élever contre la raison d’Etat quand elle fait cause commune avec l’injustice, même si la victime de cette injustice est un « bourgeois ».

L’antisémitisme sévit alors en France dans toutes les classes de la société, y compris parmi les rangs des socialistes. Jaurès, en prenant la défense du capitaine Dreyfus, est loin de faire l’unanimité dans son parti. Péguy, quant à lui, est révulsé par toutes les formes d’exclusion. Il ne peut admettre qu’aucune créature, humaine ou animale, demeure en marge, soit « étrangère ».

Il est, de plus, en empathie profonde avec le peuple juif. C’est l’un des rares, sinon le seul, intellectuel français véritablement philosémite. Il développe avec de nombreux juifs des liens d’amitié, notamment avec Bernard-Lazare, journaliste anarchiste qui est le premier à dénoncer la condamnation de Dreyfus.

Péguy se dit le « commensal des Juifs » , c’est-à-dire celui qui mange à leur table. Il entretient une relation spirituelle avec Israël. Il réfléchit sur l’histoire du peuple juif et en développe une compréhension profonde. C’est là une des directions les plus originales que suivra sa pensée.

Charles Péguy, le chrétien

Son retour au catholicisme, dont il avait été nourri durant son enfance, a lieu entre 1907 et 1908. « Je ne t’ai pas tout dit… J’ai retrouvé la foi… Je suis catholique… » confie-t-il à un ami en 1908.

Depuis quelques années, ses proches pointaient ses inclinations mystiques ; ainsi, les frères Jean et Jérôme Tharaud se souviennent l’avoir fait pleurer en racontant les miracles de la Vierge, à la Noël 1902. Le 16 janvier 1910 paraît Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, méditation théologique, et qui manifeste publiquement sa conversion.

La réaction du public catholique est plutôt méfiante, même si La Croix, par exemple, fait une critique élogieuse de l’ouvrage. Son intransigeance et son caractère passionné le rendent suspect à la fois aux yeux de l’Église, dont il attaque l’autoritarisme, et aux yeux des socialistes, dont il dénonce l’anticléricalisme ou, un peu plus tard, le pacifisme, pour lui inopérant et ’à contre-sens’, quand l’Allemagne redevient menaçante.

En 1912, l’un de ses enfants est malade,et il part en pèlerinage à Chartres ; il parcourt 144 km en trois jours ; Alain-Fournier l’accompagne sur une partie du chemin. Il fait à nouveau ce pèlerinage en 1913. Il écrit : « … J’ai tant souffert et tant prié… Mais j’ai des trésors de grâce, une surabondance de grâce inconcevable…  ». Il ne devient pourtant pas catholique pratiquant : Charles Péguy s’est marié civilement, n’aurait jamais communié à l’âge adulte, et n’aurait reçu les sacrements qu’un mois avant sa mort, le 15 août 1914. On dit qu’il a passé la nuit précédant sa mort à fleurir la statue de la Vierge dans la petite église du village où stationnait son unité.

« Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre. (…)
Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu (…)
Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés »

Contributeur(s) initial(ux)

LAVAL Nadine

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom

Vous pouvez aussi laisser un commentaire sur cet article

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.