Maison à la tour dans deux romans de Jules Verne

Situées dans les beaux quartiers, les maisons à la tour sont, comme celles qu’habita Jules Verne dans le quartier Henriville, des maisons de notables. Dominant la ville, elles constituent pour les habitants de la cité un point de mire. Jules Verne les fait figurer dans deux de ses derniers romans.


Maison de Jules Verne à Amiens Crédits : Base Mérimée, Ministère de la Culture
Dans deux de ses derniers romans, Le Secret de Wilhem Storitz et La Chasse au Météore, Jules Verne fait figurer respectivement deux maisons à la tour. Surmontées d’un belvédère rond ou carré, elles offrent, au moins pour une d’entre elles, des similitudes frappantes avec la maison que le romancier habita rue Charles Dubois à Amiens . Dominant la ville, elles sont le point de convergence des regards, et constituent, en retour, un point d’observation privilégié. Lieu d’un bonheur tranquille et studieux, en famille, elles peuvent aussi devenir le champ d’un désordre mortifère. La maison à la tour apparaît dans l’oeuvre de Jules Verne comme le symbole même de la maison. L’auteur, vieillissant, cristallise en elle l’image des maisons qu’il habita et fréquenta au cours de sa vie.

Les maisons à la tour dans Le Secret de Wilhem Storitz

Dans Le Secret du Wilhem Storitz, les deux maisons à la tour sont celles des docteurs Roderich et Storitz. La première est celle qui offre le plus de ressemblance avec celle qu’occupa Jules Verne, à Amiens , à l’angle de la rue Charles Dubois et du boulevard Jules Verne (à l’époque boulevard Longueville).

Comme celle-ci, elle est située à l’angle de deux axes, le quai Bathiany et le boulevard Téléki. On y accède par une porte cochère et une porte de service, donnant sur une cour. Celle-ci est prolongée, sur le côté, par un jardin arboré. Les bâtiments présentent la même disposition que la maison amiénoise. Les communs, bâtis sur deux étages, viennent rejoindre, à angle droit, la maison de maître, élargie au rez-de-chaussée par une galerie « supportée à sa partie antérieure par des pilastres de fer, et fermée de vitres qui laissent pénétrer à flots la lumière […] » (folio p.80). La verrière, comme celle de la rue Dubois, est orientée Sud-Est.


Maison à la tour dans Le Secret de Wilhelm Storitz


Maison à la tour dans Le Secret de Wilhelm Storitz

Au point de jonction des deux bâtiments, s’élève une tour. Celle-ci se termine par un belvédère surmonté d’une terrasse circulaire. De là, s’offre une vue étendue sur la ville de Ragz. La cité, située sur les bords du Danube et surmontée d’un kar (château féodal), se présente comme une figure jumelée d’Amiens, avec ses nombreux clochers et sa cathédrale surmontée d’une flèche.

La maison de Wilhem Storitz, quant à elle, se démarque de celle des Roderich. Petite et sombre, délabrée, elle offre l’image de la négligence et de l’abandon. Elle est toutefois elle aussi surmontée d’un belvédère mais de forme carrée. Ses fenêtres sont occultées par d’épais rideaux.

Les maisons à la tour dans La Chasse au Météore

Dans La Chasse au Météore , les maisons à la tour sont celles des docteurs Forsyth et Hudelson. Elles sont situées dans la ville fictive de Whaston, sur les rives du Potomac, aux Etats-Unis. Du haut de leur belvédère les deux astronomes se livrent à l’observation du ciel. La maison des Hudelson offre l’apparence d’une maison de maître, entre cour et jardin, composée d’un bâtiment à deux étages sur lequel s’alignent, en façade, sept fenêtres. Comme dans le roman précédent, si la tour d’une de ces demeures est ronde, _ celle des Fortsyth, l’autre est carrée. L’opposition ainsi posée symbolise la rivalité qui se joue entre les habitants.

Des échos biographiques

La représentation de ces maisons éveille des échos biographiques. Dans un clin d’oeil amusé, le romancier met l’accent sur le parallèle entre la maison Roderich et la sienne, faisant dire au narrateur :

« Je dois l’avouer, avant d’avoir visité l’hôtel Roderich il m’eût été facile d’en faire la description. » (folio, p.81).

Il se plaît à évoquer des scènes qui auraient pu être celles de sa vie domestique. Madame Roderich, _ figure éventuelle d’Honorine, son épouse, assise sur un banc, dans le jardin, faisant un signe de la main aux jeunes gens montés dans la tour. Le bal des fiançailles de Marc et de Myra où se pressent cent cinquante personnes, comme lors des grands bals costumés qu’il donna chez lui en 1877 et 78.

Il est à noter que, lorsqu’il compose Le Secret de Wilhem Storitz, Jules Verne habite encore rue Charles Dubois, ce qui n’est plus le cas, lorsqu’il rédige La Chasse au Météore. Il a alors réintégré la demeure du Boulevard Longueville. D’où les références bien plus précises à ce lieu d’habitation dans le premier roman que dans le second.

Un lieu d’étude et de vie familiale

Situées dans les beaux quartiers, ces maisons sont, comme celles qu’habita Jules Verne dans le quartier d’Henriville, des maisons de notables. Dominant la ville, elles constituent pour les habitants de la cité un point de mire.

Elles sont, comme elles le furent pour lui, des lieux consacrés à l’étude : les astronomes y passent leur temps en observations qu’ils consignent et diffusent auprès de la communauté internationale, Wilhem Storitz s’y adonne à la recherche des secrets qui rendent invisible, Myra Roderich étudie dans un cabinet qui prolonge sa chambre, au premier étage, un peu comme Jules Verne lui-même dans le petit cabinet d’angle qui lui servait de pièce de travail.

Mais ces maisons sont aussi le cadre d’une vie familiale qui, comme celle du romancier, ne fut pas toujours paisible. Dans chacun des deux romans, règne, dans un premier temps, une entente affectueuse. Des mariages sont en vue : celui de Myra Roderich et Marc Vidal dans Le Secret de Wilhem Storitz, celui de Francis Gordon et Jenny Hudelson dans La Chasse au Météore. Toutefois la situation se dégrade, cette dégradation constituant d’ailleurs un des noeuds de l’action. Wilhem Storitz, rendu furieux par la jalousie, transforme la maison Roderich en un lieu de douleur et d’angoisse qui se voit, en la fin du roman, déserté et hanté. La maison des Hudelson, qui, dans les premiers chapitres, résonne du pépiement de la petite Loo, devient un lieu de consternation à partir du moment où Stanley Hudelson, aveuglé par sa concurrence avec Dean Forsyth interdit sa porte à Francis Gordon, futur époux de sa fille et neveu de son rival.

On peut lire, en cette succession de moments heureux et malheureux, une image de ce que fut la vie des Verne dans la maison rue Charles Dubois. En effet, les relations du couple ne furent pas des plus harmonieuses et des conflits violents opposèrent le père et le fils.

Une cristallisation des images du passé

Ainsi chez le romancier, parvenu au terme de sa vie, se cristallisent des images liées au présent, mais aussi au passé. En effet, si la représentation de la maison dans ses derniers romans est alimentée par l’architecture de la demeure qu’il habite au moment proche de l’écriture, elle l’est aussi, de façon consciente ou inconsciente par les maisons et établissements scolaires qu’il fréquenta dès l’enfance :

  • le château de la Guerche en Brains, propriété de l’oncle Allotte de la Fuÿe, flanqué d’une tour carrée
  • la maison de sa soeur et de son beau-frère, à Oudon près d’Ancenis, appelée Le Tertre, dotée d’une tour octogonale d’où l’on voit *la Loire, ses îles et les vignobles
  • l’école Saint Stanislas dans laquelle il entra à l’âge de 9 ans ; hôtel du 18e siècle auquel avait été adjoint un bâtiment surmonté d’une tour carrée
  • le lycée Henri IV dans lequel enseignait le cousin Garcet ; le bâtiment est surmonté d’une tour carrée, La Tour de Clovis
  • le château du Pré, propriété du cousin Béchet, situé à Chartrettes, près de Melun, flanqué de tours carrées.

Ainsi la maison à la tour trouve-t-elle ses racines dans la vie de l’auteur. Elle n’en est pas moins emblématique de l’oeuvre. Avatar du phare, elle ouvre, dans les deux romans, sur l’espace et le voyage. En même temps qu’il écrivait La Chasse au Météore et retravaillait Le Secret de Wilhem Storitz, Jules Verne composait Le Phare du Bout du Monde.

Les œuvres

Le Secret de Wilhem Storitz

Manuscrit rédigé en 1898, d’abord intitulé L’Invisible Fiancée, repris en 1901, remis à l’éditeur Hetzel en 1905, quelques jours avant la mort du romancier.

Publication posthume en 1910, dans la version remaniée par Michel Verne.

De 1985 à 1989, édition du texte original, en tirage limité ; puis à partir de 2005, édition à grand tirage.

L’action : Henry Vidal arrive à Ragz en Hongrie où son frère, portraitiste de renom, doit épouser Myra Roderich, la fille d’un notable. Mais tout se gâte sous l’action de Wilhem Storitz, un rival éconduit, qui use du secret légué par son père, celui de l’invisibilité.

La Chasse au Météore

Manuscrit rédigé en 1901, d’abord intitulé Le Bolide (la même année Jules Verne reprend le manuscrit du Secret de Wilhem Storitz).

Publication en 1908, dans la version remaniée par Michel Verne.

L’action : Deux astronomes amateurs, les docteurs Forsyth et Hudelson, se livrent en la petite ville de Whaston, aux USA, une concurrence amicale. Celle-ci devient bientôt rivalité lorsque passe dans le ciel, un objet céleste dont on apprend bientôt qu’il est d’or. Aiguillonnés par le désir de gloire et la cupidité, ils sacrifient jusqu’au bonheur de leurs enfants dans cette chasse au météore.

Contributeur(s) initial(ux)

Picardia ; Cojez Anne-Marie

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