Loisirs de poilus

« Sans penser si la paix est proche,
Cherchons des divertissements
Lorsqu’on ne peut pas tuer de boches
On est réduit à tuer le temps. »

(extrait de « Jamais deux sans trois », revue théâtrale élaborée par des soldats du 1er Zouaves).

Améliorer l’ordinaire


Le soir, dans la tranchée - Pinard et musique Crédits : wikicommons

Lorsque les soldats ’se reposent’ à l’arrière de la ligne de front, une partie de leur temps libre est consacrée à la recherche d’aliments plus variés que ceux qui composent leur ration quotidienne ...
’Cueillette’, chasse et pêche, bien que ces deux dernières soient interdites, sont souvent pratiquées.
Parfois, les officiers incitent les soldats à jardiner. Cette activité a peu de succès, et elle relève quelquefois de ’caprices’ d’officiers supérieurs, comme le raconte George Duhamel, chirurgien sur le front de la Somme : « Ce matin au réveil, j’ai été affecté au triage des blessés, mais le directeur a demandé au médecin chef que je m’occupe de l’organisation des jardins, il veut ‘embellir’ les lieux… Il y tient ».
Le plus souvent, les légumes sont ramassés dans des jardins abandonnés. Les poilus cueillent des pissenlits, et en font des salades. Quelquefois, lorsque le secteur est propice, comme en 1916, en lisière de la forêt de Vauclair, ils vont aux champignons : « Michon m’emmena un jour à la chasse aux morilles, je n’avais jamais goûté à cela et ce fut une occasion pour en tâter car nous avions ramené de quoi régaler les copains ».

La chasse et la pêche sont interdites. Mais certains officiers laissent faire, et organisent même des battues ... Lorsque l’interdiction de chasser est maintenue, les soldats braconnent, au moyen de collets. Le caporal Morin, en repos dans la vallée de l’Aisne : « Que de succulents civets nous voyons ainsi nous échapper ! Nos regrets sont d’autant plus amers que nous savons que les troupes à demeure à l’arrière posent clandestinement des filets. » Dans le secteur du bois de Beaumaris, au sud de Craonne, un commandant de compagnie est frappé de trente jours d’arrêts pour avoir chassé. Il témoigne : « Pour avoir mangé du faisan tous les jours depuis un mois, et avoir garni mon tableau de chasse de renards, de faons et de sauvagines, ce n’est pas trop cher ! »

La pêche est interdite dans les zones occupées, et dans les zones de combat, parce que, manquant de matériel (canne, fil et hameçon), les soldats, et les habitants, ont pris l’habitude de pêcher à l’explosif, ce qui « gâche » les munitions, et est parfois dangereux, surtout pour ceux qui n’ont pas l’habitude de manier les explosifs. Un accident mortel est décrit dans l’Aisne : des territoriaux (habitants utilisés par l’armée pour creuser les tranchées, garder des ponts,etc.) laissent passer des soldats désireux de se rendre à Soissons, la soirée étant calme. Les gardes se font payer en grenades, et l’une d’entre elles explose dans les mains d’un homme... Comme pour la chasse, il y a cependant une certaine tolérance, à la fois des officiers, et des autorités civiles.

Tuer le temps


Artisanat de tranchées Crédits : Wikicommons

« Boire le jus, écrire une babillarde, voir aux totos*, tendre des collets aux rats sous les couchettes », témoigne un artilleur. Un fantassin : « Ils sont 2 millions qui, entre 2 combats, dans les intervalles de 20 corvées, lisent, jouent aux cartes, s’amusent à composer de petits journaux, cisèlent des bagues, fourbissent des culots d’obus ». .
(*totos : poux)

Fourbir des culots d’obus ... A partir de l’hiver 1914-1915, l’ artisanat de guerre va connaître un développement considérable.

Certains soldats sont, dans le civil, des artisans très qualifiés – orfèvres, graveurs, dinandiers, mécaniciens de précision, etc. –, ou des paysans d’une vraie habileté manuelle. Retrouver les gestes de leur métier, ou de leur passion d’avant la guerre leur permet de préserver une part d’humanité !

Ce sont des objets de la vie courante qui sont créés : briquets, couteaux, bagues, boîtes à bijoux, tabatières, cannes, objets de piété, porte-plumes, encriers. Des figurines militaires, des maquettes d’avions ou de tanks…sont également fabriquées. Les matières premières sont trouvées sur place : laiton et cuivre provenant des projectiles (douilles de balles, douilles et têtes d’obus, shrapnels) et de l’équipement individuel (quarts, gamelles, boutons, etc.), aluminium fondu -servant à la fabrication de bagues-, cuir, tissus, pierre, et même paille et autres végétaux.

Le bois,qu’il est aisé de se procurer, est le matériau de prédilection. C’est ainsi que, sous les doigts habiles des poilus, il se transforme en plumiers, tabatières, boîtes à bijoux, jouets, cadres à photos, bas-reliefs, etc.

Les loisirs officiels, ou non ...


Théâtre aux armées Crédits : Wikicommons

Distraire les soldats n’est pas une priorité pour le haut commandement. pourtant, au fur et à mesure où la guerre devient longue, et s’éternise, cela devient une nécessité ...
les revues aux armées alternent scénettes et chansons plutôt gaies, et s’inspirent de l’esprit café-concert de la Belle Epoque, mais avec les maigres moyens techniques des zones de front...
Henry Bordeaux, écrivain, aviateur, dont l’escadrille est basée à Vauciennes, dans l’Oise, écrit, en 1916 : « J’ai eu l’occasion de voir représenter deux de ces revues (...). L’une est visiblement l’oeuvre de lettrés : elle a la légèreté, la bonne humeur, l’esprit, et même parfois la rosserie qu’on aimait applaudir au Palais-Royal ou aux Capucines. »
L’idée du théâtre aux armées vient d’Emile Fabre, administrateur de la Comédie Française, et d’Alphonse Séché, homme de lettres. Il s’agit d’organiser des tournées de professionnels du spectacle vers la zone de combats. Au départ, les représentations sont plus qu’improvisées, et les poilus relativement peu intéressés : « Les gars du Nord, lourds et taciturnes, mâchaient des brins de paille, et ceux du premier rang souriaient sans comprendre (...) La pièce a continué, les gars se sont dispersés ». (Un régisseur de spectacle). Même si, par la suite, les conditions matérielles et techniques s’améliorent, les soldats manifestent souvent une froide indifférence, voire lancent quelques quolibets. Il faut dire que certains des spectacles portent des messages « propagandistes pro-guerre » appuyés ...

Lire et écrire dans les tranchées ... Malgré la boue, le froid et l’omniprésence de la mort, les poilus lisent, autant la presse que des livres. Pour s’informer, pour lutter contre l’ennui et la peur, pour mettre des mots sur ce qu’ils vivent, dans leur chair, et dans leur tête. Guerre et Paix de Tolstoï ou Le Feu de Barbusse, succès dès sa parution en 1917, rappellent aux soldats leur vécu ; les oeuvres de Jammes ou de Loti offrent dépaysement et évasion... Côté presse, la presse illustrée, notamment La Vie parisienne, leur apporte un peu de légèreté.


La Roulante, journal de tranchées Crédits : jeanmarieborghino.fr

Reste le ’pas tout à fait autorisé’, les journaux de tranchées, écrits par les poilus ... Les auteurs (de toutes conditions), s’ils souhaitent d’abord échapper à l’ennui, au désespoir et à la démoralisation, témoignent progressivement de leur expérience de guerre ; Ils luttent contre les représentations fausses qui circulent dans la presse à l’arrière. Beaucoup de journaux de tranchées dénoncent le « bourrage de crâne » et les idées caricaturales que les civils ont du front.

Et il y a la composition de chansons, dont la plus fameuse est incontestablement la Chanson de Craonne ... Chanson de Craonne
Le texte, fruit d’une élaboration lente et de l’amalgame de plusieurs versions, ne fait pas référence qu’à l’échec de 1917. Il contient aussi des allusions au quotidien des tranchées : le moment crucial de la « relève  » qui signifie la fin du danger pour les uns et le risque de mort pour ceux qui « vont chercher leur tombe », la permission qui permet de voir les « embusqués  » (pour les combattants, les hommes échappant indûment au conflit) sur les « boulevards » parisiens ; l’opposition souvent fortement ressentie (mais grossie pour les besoins de la chanson) entre civils protégés (« civelots ») et fantassins exposés (« purotins »).

Les objets des « artisans de la guerre » peuvent être vus à l’Historial de Péronne, au musée d’Albert et dans une exposition temporaire, du 22 septembre au 3 octobre 2014, à Canopé Amiens (CRDP), 45, rue Saint-Leu à Amiens.

Contributeur(s) initial(ux)

LAVAL Nadine

Vos commentaires

  • Le 25 octobre 2014 à 22:01, par RIEDI En réponse à : Loisirs de poilus

    Très instructif ! j’adore votre site !!!

    Répondre à ce message

  • Le 3 novembre 2014 à 14:01, par Galloo Bruno En réponse à : Loisirs de poilus

    Connaissez vous l’origine du mot Boche ....que votre article met si bien en préambule !
    de Caboche ou Alboche (Allemand ) ...insulte Xénophobe au même titre que Nègre ou Bougnoule ...je suis surpris de le voir figurer dans une citation sur le site FaceBook du Conseil Régional ....qui plus est avec une énorme faute d’orthographe .....Loisirs des Poilus en « tant » de guerre ....le temps passe et l’orthographe se perd ....mais le Boche restera encore longtemps le Boche ?

    Amitié Franco-allemande

    Répondre à ce message

    • Le 3 novembre 2014 à 14:09, par LAVAL Nadine En réponse à : Loisirs de poilus

      Il s’agit, dans le préambule, d’une citation... Nulle part ailleurs dans l’article, ni d’ailleurs dans aucun autre, vous ne trouverez ce terme, dont je peux comprendre qu’il vous hérisse, autrement que dans les citations, qu’il faut, bien entendu, remettre dans le contexte d’une époque douloureuse pour tous les soldats, je dis bien tous ! Et je vous rassure, la Picardie entretient d’excellentes relations avec l’Allemagne, et notamment, avec le Land de Thuringe.
      Bien cordialement.

      Répondre à ce message

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