Letellier, Claude

« En fouillant dans ma valise »

Claude Letellier n’a jamais quitté l’Oise. Il y est né, y a vécu, y a travaillé. Crépy-en-Valois, Moliens, Saint-Leu, Clermont, Gouvieux, Noyers Saint-Martin, Lamorlaye, la vie d’un Picard ordinaire, au beau sens du terme, ponctuée de précieux témoignages, et de touchantes anecdotes.

La seconde guerre mondiale


Doryphore - Ce ravageur de la pomme de terre causa bien des dommages sur les récoltes pendant la période d'occupation (1940-1944). Crédits : Wiki commons

Claude Letellier a 10 ans lors de la déclaration de guerre. Il est alors en vacances avec ses parents, et comme tous les hommes en âge d’être mobilisé, son père, « maître d’école », part à la guerre. « Tante Alphonsine remémore ses souvenirs de 14-18 où les ’Gotha’ passaient au-dessus de Crépy avant d’aller bombarder Paris ; elle cherche à calculer dans combien de temps les avions allemands risquent d’apparaître ».

De la drôle de guerre, il n’a que peu de souvenirs, sinon qu’il attend avec impatience les lettres de son père, qui, malgré la censure, a réussi à leur faire connaître son affectation, « soldat de 1re classe dans le ’train’ à Guise ». Autre souvenir, sa mère passe son permis de conduire, et elle s’exerce devant Claude, assis à l’arrière de la voiture ! Enfin, il lui reste, de la drôle de guerre, un traumatisme : certaines marques ajoutent, pour attirer l’acheteur, des petits soldats de plomb dans leurs produits. « Depuis toujours, chez moi, tout jouet se rapportant à la guerre était proscrit et évidemment rien n’avait changé ». Il réussit à se procurer un « petit fantassin, en uniforme kaki. Il courait, baïonnette au canon, partant à l’assaut ». Sa mère le découvre, « ouvre le couvercle du poêle, et précipite (la figurine) dans le feu ».

Le 15 mai, la France est envahie. L’exode commence. « Des chariots de toutes sortes (...) passent de plus en plus nombreux jusqu’à bientôt ne former qu’une file ininterrompue ».
Le 17 juin, c’est la capitulation, que les Letellier écoutent « le coeur serré ». « L’appel du général De Gaulle n’atténue pas le désarroi des Français, qui ne lui accordent que peu d’importance ». La famille Letellier part vers le centre de la France, chez les parents de « la cousine Jeannette ». Retour dans l’Oise, à Saint-Leu, et l’angoisse monte sur le sort du père de Claude. Ouf, il est à Aurillac, et va être démobilisé. La famille est réunie, et commence la période d’occupation, synonyme de « restrictions, résistance et bombardements ».

Dans ses souvenirs, Claude évoque les doryphores, insectes ravageurs des pommes de terre, qui devaient être produites pour l’armée d’occupation, et qui leur étaient réservées. Une fois par semaine, les élèves des écoles, accompagnés de leurs maîtres, étaient obligés d’aller ramasser les doryphores. « Il fallait aussi récupérer, quand elles étaient assez grosses, les larves qui se trouvaient sur les feuilles et qui étaient rouges. »

Les bombardements sur Saint Leu et sa région commencent vraiment en 1943, « mais c’est à partir de 1944 qu’ils s’intensifièrent et qu’ils laissèrent finalement Saint Leu détruit à 85 % ». Entre le 4 juillet et le 5 août 1944, près de 6 000 tonnes de bombes sont déversées par les alliés, d’après les archives de la Royal Air Force..

Noyers-saint-Martin, et la betterave !


Noyers-Saint-Martin - La gare, en service jusqu'en 1961. Crédits : Wiki commons

Devenu instituteur, Claude Letellier est nommé, ainsi que sa femme, Lucienne, elle aussi ’maîtresse d’école’, à Noyers-saint Martin, où le couple assure également le secrétariat de mairie.

A Noyers, la betterave est reine. Toute la vie du village en est tributaire.

Démariage, binage, arrachage et équeutage sont des travaux extrêmement pénibles ; les deux plus grosses exploitations « faisaient venir des ouvriers italiens. (...). Ils n’étaient pas forcément bien vus de la population car ils venaient prendre le travail aux ouvriers du village au moment où celui-ci rapportait le plus (...). Ils faisaient aussi une certaine concurrence aux jeunes hommes du village auprès des filles !!! ».

Les pièces de betteraves sont attribuées par rangées à chaque famille, suivant le nombre de personnes présentes aux champs. Dans certaines parcelles, le travail est moins pénible que dans d’autres, et, bien sûr, les bonnes parcelles sont connues des ouvriers. Lorsque le patron attribue les rangées des ’bonnes’ parcelles, toute la famille en état de travailler est là : « grands-parents, parents, aînés, frères, gendres, afin d’en récupérer le plus possible ». Les jours suivants, il y a nettement moins de ’travailleurs’ !

Claude Letellier constate à quel point le travail de la betterave a aussi de l’influence sur la vie de ses écoliers. En période de récolte, pas question « de les garder en retenue à l’école le soir. Les parents comptaient sur eux pour les aider ».
Au premier jour de son service, Claude constate que, sur 35 enfants de 5 à 14 ans, 25 ne savent pas lire ! Pour parer au plus pressé, et porter toute son attention aux plus âgés, afin de commencer leur apprentissage de la lecture, Claude distribue de la pâte à modeler aux plus jeunes. Que font les petits de leur pâte à modeler ? A la grande surprise de leur instituteur, ils n’ont modelé ni des chats, ni des lapins, mais ont réduit la pâte en minuscules boules, alignées sur les tables : ils ont fidèlement reproduit les betteraves alignées en vue du transport !

A la fin des années cinquante, le travail devient moins pénible : l’utilisation de semoirs d’une grande précision, et la sélection rigoureuse des semences rendent inutile le démariage (Avant cette période, la graine de betterave était poly-germes, c’est-à-dire que chaque graine donnait des rejetons, et qu’il fallait n’en garder qu’un seul, le meilleur : c’était le démariage).

L’apparition sur le marché des arracheuses permet aujourd’hui d’effectuer mécaniquement tout le travail, depuis l’arrachage jusqu’au chargement.

Claude Letellier, de poste en poste, a poursuivi sa carrière dans l’Oise.

Contributeur(s) initial(ux)

LAVAL Nadine

Vos commentaires

  • Le 25 juin 2016 à 20:15, par Dersigny Jacques En réponse à : Letellier, Claude

    Bonjour M letellier
    Je voulais savoir si vous avez été mon maître d’école et mon entraîneur de rugby

    Répondre à ce message

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