Kanak sur le front, au Chemin des Dames

En décembre 1915, il est clair que la guerre ne sera pas courte ... La France a besoin de tous les hommes disponibles. Un millier de tirailleurs kanak partent pour la métropole. A deux reprises, des Kanak* participent aux offensives du Chemin des Dames.
Il ne forment pas d’unité constituée, et sont utilisés commes troupes supplétives, selon les besoins de l’armée.
* Le mot Kanak a été officialisé en 1988. Il est invariable en genre et en nombre.


Tirailleurs kanak - Juin 1916, sur le départ ! Crédits : Musée de Nouméa

Les hommes sont parfois volontaires. Pieux, ils aspirent à défendre le pays qui leur a apporté l’évangile. De plus, l’État français assure au Bataillon Mixte du Pacifique un salaire intéressant (correspondant à trois fois le salaire moyen dans la colonie), l’aller et le retour à la métropole, la nourriture, les armes et l’uniforme.
Les plus jeunes, eux, sont animés par le désir de se battre. Il faut dire que les recruteurs (des gendarmes, souvent) promettent beaucoup : des terres, la garantie d’acquérir une église, ou un temple, un terrain de sport, etc.
Mais le plus souvent, c’est le chef de leur tribu qui les désigne.

Arrivés en trois convois entre juin 1916, et novembre 1917, ils sont débarqués à Marseille, où ils sont ouvriers dans le port. Cependant, sur le front, les besoins en hommes se font de plus en plus importants. Ils sont donc, à l’été 17, envoyés dans les environs d’Amiens et de Compiègne. Puis, c’est l’Aisne et le Chemin des Dames.

Chemin des Dames, ferveur religieuse, et traditions ancestrales

Pendant des mois, en 1917, l’offensive Nivelle donne lieu à d’épouvantables combats, pour conquérir le plateau surplombant la vallée de l’Ailette.

Ferveur religieuse, et traditions ancestrales donnent aux Kanak le courage de faire face aux affrontements : défense, avec les tirailleurs sénégalais, du secteur de Cerny-en-Laonnois, combats sur le front de l’Ailette.

Près de Cerny, Apoupia, fils de grand chef kanak, encourage ses compatriotes avec un vivâ, récit long et imagé qui resserre les liens, évoque l’histoire de chaque clan, et leur relation au milieu naturel... Apoupia transpose le vivâ traditionnel aux lieux et circonstances. Il décrit les détails du paysage, mime des postures guerrières, évoque la ou les divinité(s), et atteint un tel degré de dramatisation que chaque tirailleur vit l’instant comme une réalité dans laquelle il retrouve la continuité de sa lignée. « Le merveilleux et l’épopée agissent alors sur l’individu comme un puissant ressort psychologique auquel il ne peut que se soumettre ». (Sylvette Boubin-Boyer, Des tirailleurs kanak au Chemin des Dames)

« Vous irez en unité d’action, vous ne laisserez aucun écart entre vos deux ailes, vous mettrez le feu en poursuivant votre course, frappant, piétinant, là, dans cette vallée, remplie du bruit de l’Allemand, le fuyard qui se cache et dont on entend trop parler. J’ai dit » (Apoupia, relaté par le Caporal Henri Mayet, journal de bord) ).

Le merveilleux et le religieux imprègnent les combats. « Un vieux de Canala avait emporté les attributs protecteurs. Mais, un jour, il n’avait pas ses feuilles, il a été tué ». (Michel Matuda Kohu, de Nakéty-Canala, interview).

« Les Boches nous avaient déjà bombardés... On était désespérés car on avait reçu l’ordre de ne point sortir. C’est alors que je songeais à mon drapeau*. Je le sors et le suspends à l’entrée de la carrière, afin que les obus ne tombent plus sur elle. Même pas 5 minutes écoulées... Les obus tombent à 40 mètres en arrière, nous sommes sauvés ». (L’Echo de la France catholique en Nouvelle Calédonie).

* Les tirailleurs catholiques sont munis d’un fanion du Sacré-Coeur qu’ils attachent à leur fusil dans les moments périlleux.

Chemin des Dames, entre vaillance et incompréhension


Tirailleurs kanak Crédits : Musée de Nouméa

Les Kanak sont de vaillants combattants, ils sont jugés aptes à occuper des postes périlleux, lanceurs de grenades ou brancardiers.
Mais tout comme leurs camarades de combats, ils se plaignent de leurs uniformes, des vêtements, des maladies. Une chose, cependant, les réjouit grandement : ils ont la liberté d’aller au café, plaisir dont ils sont privés en Nouvelle Calédonie ...

Vis à vis des Allemands, ils ne ressentent pas de haine, mais ils expriment leur incompréhension de cette forme de guerre : « Toute la région, la terre, les arbres, rien ne reste pour dire qu’il s’agit d’un pays ; le chemin n’apparaissait pas, les troncs étaient brisés en morceaux (...). Et nous vîmes alors des choses abominables que ces gens-là, les Boches, avaient faites, ils ont brûlé des maisons, enterré des mines sous les chemins, et se sont enfuis au loin, pour qu’elles sautent lorsque nous passerions. (...). Nous parlons avec les autorités du village sur leur détresse et de la souffrance qu’ils ont eue pendant l’occupation allemande. » (Lettre d’Acôma Nerhon au pasteur Leenhart).

Trente Kanak ont perdu la vie sur le Chemin des Dames.Ils reposent à Flavigny, Soupir, Ambleny, Cerny.
Il faudra attendre 1999, pour que les noms des Mélanésiens morts pendant le premier conflit mondial apparaissent sur le monument aux morts de Nouméa.

Des tirailleurs kanak ont préféré rester en métropole. Un Lifou, par exemple, se jette en mer, hors du bateau qui le ramène en Nouvelle-Calédonie. Après un séjour à Paris, il finit sa vie bedeau, près de Briançon ...

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LAVAL Nadine

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