Judrin, Roger

Écrivain (1909 - 2000)

Il enseigne à Compiègne, il écrit son premier roman en 1955. Discret, écrivain de l’ombre, il prend la lumière plus que tout autre. Connu sans être célèbre, il maîtrise la langue française comme personne. A découvrir, ou redécouvrir.

Né le 26 juillet à Paris et mort le 14 décembre 2000 à Compiègne, professeur de lettres classiques, élève d’Alain, contemporain de Sartre qu’il a croisé dans un camp de prisonniers en Allemagne, et ami de Jean Paulhan, l’animateur de La Nouvelle Revue française (NRF), Roger Judrin a publié son premier livre, Dépouille d’un serpent sur le tard en 1955. A l’occasion de sa réédition en 1995 aux éditions Méréal, Olivier Barrot lui consacre une chronique dans le 1062e numéro d’Un livre Un jour, la brève littéraire télévisée que diffuse France 3. Une excellente entrée en matière pour découvrir Roger Judrin que le journaliste-écrivain dépeint de la sorte : « Ecrivain rare par le nombre de ses lecteurs mais fortuné par la ferveur qu’il fait naître  ».
Dépouille d’un serpent, de Roger Judrin

La NRF

A vingt ans, Roger Judrin rencontre Jean Paulhan. Il en fait ainsi le récit : « Paulhan, à ce moment-là, était important à La Nouvelle Revue française chez Gallimard. Je voulais faire quelque chose. Faites ce que vous voulez, m’a-t-il dit. Vous êtes un moraliste né. Cela voulait dire : revenez me voir dans vingt ans. Ce qui était un rendez-vous éloigné. Je suis revenu vingt ans après. Je le lui ai rappelé. Dès lors il s’est attaché à moi. C’est lui qui m’a ouvert la carrière des lettres. »

C’était après guerre. Pris à Strasbourg par la Wehrmacht, Roger Judrin avait été déporté en Poméranie. Rentré de captivité en 1941, le ministère l’expédia aussitôt à Compiègne pour professer rue d’Ulm.

Dans le camp de Neubrandenbourg, il se fit cette réflexion, relatée dans Comment on devient compiégnois, un écrit de novembre de 1987 : « Qu’on ne peut sortir d’un camp que par sa porte d’entrée et qu’il suffisait à l’esclave d’être tellement inutile à ses maîtres qu’ils résolussent enfin de le congédier. Les médecins français furent d’avis que ma santé se porterait mieux en France qu’en Prusse. Je regagnai mon pays au mois de septembre, en 1941, dans un convoi de pouilleux qui toucha le quai à Compiègne.  »

Le moralisme

Il retrouva donc Paulhan qui ne lui manqua jamais et auquel il ne fit jamais défaut. Sa collaboration à la NRF débuta en 1953 et se concrétisa par la publication d’articles remarqués sur La Fontaine, Saint-Simon, Voltaire, Chateaubriand et Stendhal. Après le décès de Paulhan en 1968, Marcel Arland prit le relais et accueillit jusqu’en 1976, avec une égale chaleur, sa critique et ses essais. C’est durant cette période qu’il a publié chez Gallimard des ouvrages de nouvelles, de dialogues et de moralités littéraires.

Après quoi, Roger Judrin réunit sur la rédaction de maximes tout son feu et son attention. Et donne libre cours à son talent de moraliste, tel que l’avait percé Paulhan lors de leur première rencontre.

« Moraliste ne veut pas dire : « fais ça ». La morale n’est pas une règle de vie, mais l’étude de la vie. La morale est l’étude et la connaissance de l’homme, l’étude et la connaissance des mœurs  », résumait-il en 1984.

Paraîtront dès lors des livres d’aphorismes à Lausanne, aux éditions de l’Aire chez Michel Moret, et à Quimper aux éditions Calligrammes chez Bernard Guillemot. L’éditeur breton publie, en 1991, un surprenant recueil de vingt poèmes Retours d’âme où, pour la première fois, Roger Judrin s’exprime en vers, non pas sur le mode ancien, mais dans une cadence qui lui est propre.

La discrétion

Ecrivain de l’ombre mais qui prenait la lumière plus que tout autre, connu sans être célèbre, maître de la langue française tel qu’il n’en est plus, Roger Judrin est assurément une figure des lettres françaises du siècle dernier.

« L’un des grands écrivains français du XXe siècle, estime l’écrivain-journaliste Michel Mourlet. Un orfèvre de la langue et de la pensée, ciseleur d’aphorismes, qu’on devrait étudier dans les lycées et les universités. »

« Amoureux fou des mots, qu’il traite sans défaillance, dans une chaîne respiratoire, on ne peut plus personnelle, alimentée par les effets papillotants de cette flamme haletante prise dans un courant d’air qui interdit à la fois l’ombre et la lumière absolue », écrivait de lui, en 1973, son « voisin de revue  » (à la NRF), Georges Perros dans Papiers collés II (pages 278 – 291) aux éditions Gallimard.

Dans la nécrologie publiée par Le Monde le 19 décembre 2000, cinq jours après sa mort, Patrick Kéchichian considère que « sa disparition ne fera sans doute pas beaucoup plus de bruit que n’en fit sa vie. Il était de ces écrivains décalés et fiers de l’être, anachroniques, discrets par orgueil plus que par humilité, qui n’auraient pas reçu sans frayeur les suffrages d’un grand nombre de lecteurs  ».

N’avait-il pas annoncé la couleur dès les premiers mots de Dépouille d’un serpent ? « Vous a-t-on jamais conté les aventures de l’homme qui n’en eut point ? Telle est mon histoire que voici. J’ai quarante ans ; je suis bien assis dans cette chaise à toutes fesses qu’on appelle la vie. Ma destinée n’a rien de singulier.  »

Neuf ans après sa mort, le 26 novembre 2009 une plaque rappelant son souvenir fut apposée à l’entrée du collège Ferdinand-Bac . Elle porte cette inscription : « Roger Judrin 1909 – 2000, écrivain. Professeur de lettres classiques de 1941 à 1970 en cet établissement alors lycée Pierre-d’Ailly. « On est savant d’avoir appris ; on est sage d’avoir compris. » (Soie du silence, 1984).
Le cercle des lecteurs de Roger Judrin (26, rue Hippolyte-Bottier à Compiègne) entretient la flamme et honore sa mémoire.

A lire !

■Dépouille d’un serpent, « roman à la française », Paris, éditions de Minuit, 1955 [rééd. Méréal, 1995]
■Boa-boa, conte allégorique, Collection Métamorphoses, Paris, Gallimard, 1957
■Secrètes (en cinq figures), nouvelles, Paris, Gallimard, 1958
■Lampes de prison, contes, Paris, Gallimard, 1960
■Le balancier, Paris, Gallimard, 1963
■Le Spectateur passionné, contes obliques, Paris, Gallimard, 1964
■Goûts et couleurs, portrait abécédaire1, Paris, Plon, 1966
■Journal d’une monade, essai, Paris, Gallimard, 1969
■Ténèbres d’or, Lausanne2, éditions de l’Aire, 1980
■Un homme et l’homme, Quimper, Calligrammes, 1982
■Soie du silence, Quimper, Calligrammes 1984
■La rumeur de l’amour, Quimper, Calligrammes, 1988
■Retours d’âme, poèmes, Quimper, Calligrammes, 1990
■La pêche au feu, suivie de L’encre et le roseau, aphorismes, Troyes, Librairie bleue, 1991
■Calepin de Minerve, Quimper, Calligrammes, 1992 [Illustration d’Annie Judrin]
■Texte principal de Compiègne en sa forêt, Préface de Jean Favier, Guide historique de François Callais, Photographies de Jean-*Pierre Gilson, Paris, Plon 1994, rééd. 1998

Contributeur(s) initial(ux)

Picardia ; Frantz Jacques

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