Jaucourt, Louis de

Médecin, encyclopédiste (1704 - 1779)

Ce médecin fut l’homme de l’ombre de l’encyclopédie de Diderot d’Alembert, il en rédigea près de la moitié des articles sans réclamer sa part de gloire.


Louis de Jaucourt

L’homme de l’ombre

Le chevalier de Jaucourt (1704-1779) figure en bonne place dans le logo de Picardia. Partenaire de Diderot et D’Alembert dans la grande aventure de l’Encyclopédie, il fut longtemps considéré comme un simple compilateur, comme « l’esclave de l’Encyclopédie ». Il a en effet rédigé plus de la moitié des articles qui figurent dans ce monument du savoir.

Voici comment Diderot et D’Alembert l’évoquent, dans le Troisième Tome de l’Encyclopédie :

La médecine, non moins nécessaire que la jurisprudence, la physique générale, et presque toutes les parties de la littérature, doivent dans ce volume un très-grand nombre de morceaux à M De Jaucourt. Ils seront un témoignage de l’étendue et de la variété de ses connaissances ; et nous croyons pouvoir en présager le succès par celui des excellents articles qu’il avait déjà insérés dans le second volume. M De Jaucourt s’est livré à ce travail pénible avec un amour du bien public, qui ne peut trouver sa vraie récompense que dans lui-même. Mais l’encyclopédie lui appartient de trop près, pour ne pas du moins lui donner ici de faibles marques de sa reconnaissance. En célébrant les talents, elle ne doit pas laisser les vertus dans l’oubli.

La vie d’un encyclopédiste
Page de couverture de l’Encyclopédie, tome 1

Louis de Jaucourt est né à Paris en 1704, dans une famille noble et protestante. Dès 1720, il commence des études de théologie réformée à Genève, puis les mathématiques et la physique à Cambridge pour enfin être reçu docteur en médecine en 1730. Quand il rentre en France en 1738, il parle cinq langues vivantes, maîtrise le grec et le latin et l’étendue de ses connaissances dans tous les domaines est déjà immense.

En septembre 1751, Denis Diderot demande à Jaucourt d’écrire des articles pour l’Encyclopédie : il en rédigera près de 17000 sur un total de 68000.

Pendant les deux dernières décennies de sa vie, Jaucourt, entouré de nombreux secrétaires et copistes, travaillait sans relâche au service de l’Encyclopédie, en compilant et dictant jusqu’à quatre articles par jour. Sans lui, l’ouvrage de l’Encyclopédie n’aurait certainement jamais pu être achevé.

Fuyant les mondanités, Jaucourt avait fait don de ses biens aux pauvres qu’il soignait, en tant que praticien, à titre gratuit. Il payait ses collaborateurs de sa propre poche, ce qui l’obligea même, en 1761, à vendre sa maison « à porte cochère », située à Compiègne, au libraire Le Breton, l’un des éditeurs de l’Encyclopédie, qui lui accorda cependant le logement gratuit à vie. C’est dans cette maison que Louis de Jaucourt mourut le 3 février 1779.

Le savant et la politique

Au 18e siècle comme aujourd’hui, partager le savoir n’est pas un acte neutre ; les répercussions sur la société, difficilement mesurables, sont pourtant réelles. On peut à ce titre voir l’Encyclopédie comme un précurseur de la Révolution Française. Jaucourt a réussi à donner un ton subversif à l’Encyclopédie. Dans des milliers d’articles au titre inoffensif, car il lui fallait dépister la vigilance des censeurs, Jaucourt a semé des critiques audacieuses de l’Eglise et de la monarchie. En effet, ce physicien huguenot a stigmatisé, sous la rubrique de “ superstition ”, tous les dogmes et cérémonies catholiques (et protestantes) qui ne s’accordaient pas avec le culte primitif ou les édits de “ la raison ”. Dans sa contribution au Dictionnaire encyclopédique, Jaucourt s’est fait l’ennemi acharné du fanatisme et de la persécution. Apôtre de la tolérance, il concourut de façon considérable et manifeste à faire de l’Encyclopédie un instrument pour “ changer la manière commune de penser ”.

L’encyclopédie selon Jaucourt

Parmi les grands articles du chevalier de Jaucourt, on cite :
Conscience, Démocratie, Égalité naturelle, Esclavage, France, Gouvernement, Guerre, Inquisition, Liberté naturelle, Liberté civile, Liberté politique, Loi fondamentale, Mélancolie religieuse, Monarchie absolue, Monarchie limitée, Paris, Patrie, Peuple, Presse, République, Superstition, Traite des Nègres, mais il a aussi rédigé d’innombrables articles de physiologie, de chimie, de botanique et de pathologie.

En 1776, Jaucourt voit dans le projet de l’Encyclopédie un véritable projet de société, qui réconcilierait les Humains avec les Sciences et les Arts.

Picardia ne pouvait que faire sienne cette conception ambitieuse du partage du savoir...

Pour étendre l’empire des Sciences et des Arts, dit Bacon, il serait à souhaiter qu’il y eut correspondance entre d’habiles gens de chaque classe, et leur assemblage jetterait un jour lumineux sur le globe des Sciences et des Arts. O l’admirable conspiration ! Un temps viendra que des philosophes animés d’un si beau projet oseront prendre cet essor ! Alors il s’élèvera de la basse région des sophistes et des jaloux, un essaim nébuleux qui, voyant ces aigles planer dans les airs, et ne pouvant ni suivre ni arrêter leur vol rapide, s’efforcera par de vains coassements, de décrier leur entreprise et leur triomphe.

Un exemple d’article engagé

En 1776, dans l’article « Traite des nègres », Jaucourt plaide pour l’abolition de l’esclavage, qui ne sera effective en France qu’à partir de 1848 :

Traite des nègres (Commerce d’Afrique). C’est l’achat des nègres que font les Européens sur les côtes d’Afrique, pour employer ces malheureux dans leurs colonies en qualité d’esclaves. Cet achat de nègres, pour les réduire en esclavage, est un négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles, et tous les droits de la nature humaine.

Les nègres, dit un Anglais moderne plein de lumières et d’humanité, ne sont point devenus esclaves par le droit de la guerre ; ils ne se dévouent pas non plus volontairement eux-mêmes à la servitude, et par conséquent leurs enfants ne naissent point esclaves. Personne n’ignore qu’on les achète de leurs princes, qui prétendent avoir droit de disposer de leur liberté, et que les négociants les font transporter de la même manière que leurs autres marchandises, soit dans leurs colonies, soit en Amérique où ils les exposent en vente.

Si un commerce de ce genre peut être justifié par un principe de morale, il n’y a point de crime, quelque atroce qu’il soit, qu’on ne puisse légitimer. Les rois, les princes, les magistrats ne sont point les propriétaires de leurs sujets, ils ne sont donc pas en droit de disposer de leur liberté, et de les vendre pour esclaves.

D’un autre côté, aucun homme n’a droit de les acheter ou de s’en rendre le maître ; les hommes et leur liberté ne sont point un objet de commerce ; ils ne peuvent être ni vendus, ni achetés, ni payés à aucun prix. Il faut conclure de là qu’un homme dont l’esclave prend la fuite, ne doit s’en prendre qu’à lui-même, puisqu’il avait acquis à prix d’argent une marchandise illicite, et dont l’acquisition lui était interdite par toutes les lois de l’humanité et de l’équité.

Il n’y a donc pas un seul de ces infortunés que l’on prétend n’être que des esclaves, qui n’ait droit d’être déclaré libre, puisqu’il n’a jamais perdu la liberté ; qu’il ne pouvait pas la perdre ; et que son prince, son père, et qui que ce soit dans le monde n’avait le pouvoir d’en disposer ; par conséquent la vente qui en a été faite est nulle en elle-même : ce nègre ne se dépouille, et ne peut pas même se dépouiller jamais de son droit naturel ; il le porte partout avec lui, et il peut exiger partout qu’on l’en laisse jouir. C’est donc une inhumanité manifeste de la part des juges de pays libres où il est transporté, de ne pas l’affranchir à l’instant en le déclarant libre, puisque c’est leur semblable, ayant une âme comme eux. Chevalier de Jaucourt, Encyclopédie, article « Traite des nègres » (1766)

Contributeur(s) initial(ux)

Picardia

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