Giono, Jean

« Je ne peux pas oublier la guerre. Je le voudrais. Je passe des fois deux jours ou trois sans y penser et brusquement, je la revois, je la sens, je l’entends, je la subis encore... Et depuis vingt ans, malgré la vie, les douleurs et les bonheurs, je ne me suis pas lavé de la guerre. L’horreur de ces quatre ans est toujours en moi. » (Jean Giono, 1937).


Jean Giono en 1917 - Debout, en deuxième position, en partant de la droite (n°10 au dessus de la tête) Crédits : Wiki commons

Jean Giono est né à Manosque, en 1895. Son père, anarchiste d’origine piémontaise, y est cordonnier. Sa mère, d’origine picarde, est blanchisseuse. Il suit au collège de Manosque uns scolarité honorable. Mais son père tombe malade, il doit quitter le collège prématurément pour aller travailler et aider sa famille. Il entre au Comptoir National d’Escompte de Manosque.

Il lit les auteurs grecs et latins, les classiques français, et étrangers. Et l’envie d’écrire le démange. Dès 1913, il publie des poèmes dans un journal local.

La guerre de Giono

Après une visite médicale militaire d’incorporation, il est refusé « pour tour de poitrine
insuffisant ». C’est à la fin du mois de décembre 1914 qu’il est « mobilisé dans le
service actif » : les cinq premiers mois de guerre ont déjà été si meurtriers, que
pour cette nouvelle série de recrutements, les services militaires sont bien moins
exigeants dans leur sélection. Il est enrôlé au 159è régiment d’infanterie alpine, puis au 8è de Génie.

« (N)ous avons »fait« les Eparges, Verdun, la prise de Noyon, le siège de Saint-Quentin, la Somme avec les Anglais, c’est-à-dire sans les Anglais, et la boucherie en plein soleil des attaques Nivelle au Chemin des Dames. (...) J’ai 22 ans et j’ai peur ». (Jean Giono, 1937).

Verdun, pour Giono, c’est l’immersion brutale dans la guerre : la découverte du feu et
la mort de ses camarades. Il subit lui-même une forte commotion par l’explosion
d’un obus.
Le régiment de Giono accompagne le retrait allemand de mars 1917 dans la Somme. Il est ensuite affecté, et durement éprouvé, au Chemin des Dames du 16 mai au 27 juin, près d’Hurtebise.
Quelques semaines plus tard, Giono participe aux travaux préparatoires à l’offensive d’octobre autour de Laffaux puis à la bataille de La Malmaison elle-même, en direction de Pinon.

Giono ne quitte pas les champs de bataille entre 1915 et 1918. Il voit mourir ses amis, il a les paupières brûlées par les gaz en mai 1918...

« Les morts bougeaient. Les nerfs se tendaient dans la rainure des chairs pourries et un bras se levait lentement dans l’aube. Il restait là, dressant vers le ciel sa main noire tout épanouie. Les ventres trop gonflés éclataient et l’homme se tordait dans la terre, tremblant de toutes ses ficelles relâchées. (...) Et les rats s’en allaient de lui. Mais, ça, ce n’était plus son esprit de vie qui faisait onduler ses épaules, seulement la mécanique de la mort, et au bout d’un peu, il retombait immobile dans la boue. Alors, les rats revenaient ». (Jean Giono, Le Grand troupeau, 1931 )

Giono et le Refus d’obéissance

Tourmenté par ses souvenirs de guerre, Giono n’écrit cependant rien à ce propos jusqu’au début des années 30. Il est, cependant politiquement actif. Ainsi, en 1934, adhère-t-il à l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, dirigée par Louis Aragon. Pour peu de temps : en 1936, il rompt avec cette association. Un temps, il est ’compagnon de route’ du Parti communiste.

Il collabore à l’hebdomadaire de gauche Vendredi, jusqu’en 1937. De nouveau, c’est la rupture, sur la question du pacifisme, qu’il veut intégral et sans concession. Ecœuré par la barbarie du premier conflit mondial, il veut, malgré la montée des fascismes, rester résolument pacifiste.
« Que peut-il nous arriver de pire si l’Allemagne envahit la France ? Devenir Allemands ? Pour ma part, j’aime mieux être Allemand vivant que Français mort », déclare Jean Giono en 1937.

Il multiplie les intervention en direction des jeunes  :« Les héros morts n’ont jamais servi ; certains vivants se sont servis de la mort des héros, et c’est ce qu’ils ont appelé l’utilité des héros. Mais après des siècles de cet héroïsme, nous attendons toujours la splendeur de la vie. »

En juin 1939, il publie Refus d’obéissance, dénonciation virulente de la guerre, en particulier de celle de 14-18. Il refuse le devoir de mémoire. Il veut oublier car pour lui, la guerre est une « blessure du corps et de l’âme puisque vingt ans après, il a encore des accès de fièvre ».

En 1939, mobilisable, il est arrêté pour ses idées pacifistes, et emprisonné à Marseille jusqu’en novembre. Il est dispensé de ses obligations militaires.
Il se tient ensuite à l’écart, et ne prend parti ni pour la résistance, ni pour la collaboration.
Cependant, les thèmes de ses romans ’paysans’ en phase avec l’idéologie vichyssoise, sa participation aux journaux de la collaboration le font apparaître comme favorable au nouveau régime. Comme beaucoup d’écrivains de talent, il est sollicité par la presse placée sous contrôle allemand, il rencontre et côtoie des personnalités de la collaboration littéraire.

Bien qu’il ne se soit jamais prononcé publiquement en faveur de la collaboration, et qu’il ait permis à des femmes et des hommes recherchés par la gestapo, persécutés par le régime de Vichy, de trouver un asile provisoire, il est arrêté en 1944 et détenu sept mois. Il est libéré sans être inculpé. Mis sur la liste noire du Comité national des écrivains, il ne peut rien publier pendant plus de deux ans.
Dès ce moment, il connaît une période créatrice désabusée, plus noire...

Et après ?


Jean Giono Crédits : photoshautspays.canalblog.com

Dans les années qui suivent, Giono publie, et notamment Mort d’un personnage (1949), Les Âmes fortes (1950), Le Hussard sur le toit (1951), Le Moulin de Pologne (1953).

Ces livres connaissent le succès, surtout Le Hussard sur le toit, et Giono est de nouveau considéré comme l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle. En 1953, le Prix littéraire du Prince-Pierre-de-Monaco lui est décerné pour l’ensemble de son œuvre. Il est élu l’année suivante au sein de l’Académie Goncourt. De plus en plus intéressé par le cinéma (son film Crésus sort en 1960), il préside le jury du Festival de Cannes en 1961.

Parallèlement et alors que la guerre d’Algérie fait rage, il s’engage dans la défense du droit à l’objection de conscience, aux côtés d’André Breton, d’Albert Camus, de Jean Cocteau et de l’abbé Pierre.
Son dernier roman, L’Iris de Suse, paraît l’année de sa mort, en 1970.

Contributeur(s) initial(ux)

LAVAL Nadine

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