Fraternisations sur le front picard, Noël 1914

"La même communauté de souffrance rapproche les coeurs, fait fondre les haines, naître la sympathie entre gens indifférents et même adversaires. Ceux qui nient cela n’entendent rien à la psychologie humaine. Français et Allemands se regardèrent, virent qu’ils étaient des hommes tous pareils. » Louis Barthas, combattant sur le front de la Somme, à Verdun et sur le Chemin des Dames, Carnets de guerre.

Plusieurs brefs « cessez-le-feu non officiels » ont eu lieu pendant la période de Noël 1914 entre les troupes françaises, britanniques et allemandes stationnées dans les tranchées du front de l’ouest. En Picardie, un épisode de fraternisation a été décrit par des soldats français dans les tranchées du Santerre.


Trêve de Noël 1914 Crédits : Guerre à la guerre

En décembre 1914, la 28e division d’infanterie est en cours de positionnement dans la Somme, sur le secteur Fay-Dompierre-Foucaucourt.

La 28 ème division d’infanterie se compose des 55e et 56e brigades. Sont également « sur zone » le 9e Hussards, et une centaine d’hommes du 101e régiment territorial.

Les témoignages s’accordent sur la durée de la trêve : « Pendant cette période », du 23 au 31 décembre, « le feu de l’infanterie ennemie diminue d’intensité, puis cesse complètement dans la région, à l’est du bois Commun et du bois Touffu où nous est opposé un régiment bavarois. Plusieurs soldats de ce régiment passent volontairement dans nos lignes. (...) L’ennemi cherche visiblement à rentrer en relation avec nous.L’accalmie s’étend bientôt à la plus grande partie du front de la brigade ». Journal de Marche et Opération de la 55 ème brigade d’infanterie.

Retour sur le début de la guerre...

Des millions de conscrits, de réservistes et de volontaires se sont précipités avec fougue, « la fleur au fusil », dans ce qui devait être « la dernière guerre pour en finir avec les guerres », comme le martèle la propagande nationaliste et militariste.

L’enthousiasme du début s’est vite transformé en inquiétude profonde et en désarroi, face aux milliers de morts et de blessés fauchés par les armes nouvelles : fusils à répétition, mitrailleuses, et pièces d’artillerie.

Pour se protéger de cette énorme puissance de feu, côté allemand et côté allié, on a commencé à creuser des tranchées, pour préparer les offensives futures. C’est dans ces tranchées, souvent inondées, que les soldats des deux camps doivent tenir, mal équipés, dans le froid, l’humidité et la boue. Ils vivent, ils survivent, et doivent assumer la présence à leurs côtés de leurs camarades victimes des tirs d’obus ou de mitraillettes, ou d’une balle de fusil ayant fait mouche alors qu’ils avaient imprudemment sorti la tête de la tranchée.

En cet hiver 1914, particulièrement rude, chaque camp vit dans son « trou », environné d’un paysage qui n’est pas encore devenu lunaire. Des villages, bien qu’endommagés, sont encore debout, les champs gardent la trace du travail de l’homme, même si, de plus en plus de trous d’obus témoignent de la guerre.

Les tranchées ne sont parfois séparées que de quelques mètres, et il est pas rare que les soldats s’échangent des insultes, mais aussi des voeux de cessez-e-feu de courte durée ... En ce début de guerre, certains sont encore prêts à se parler et s’arranger avec « l’ennemi ». Alors que Noël approche, des colis sont distribués des deux côtés, envoyés par les familles, les villes et villages, les associations de soutien, remplis de nourriture, de vêtements chauds, de cigarettes et de courriers.

C’est dans cette atmosphère qu’a lieu la trêve de Noël 1914, entre les soldats britanniques et les soldats allemands, ainsi que sur certaines lignes de front tenues par des Français et des Belges.

La trêve de Noël


Soldats britanniques et allemands au milieu du no man’s land pendant la trêve Crédits : Imperial war museum

Enterrer les camarades morts, nouer des relations d’homme à homme, de paysan à paysan, échanger des nouvelles, des petits cadeaux... Cette respiration d’une dizaine de jours va permettre de relâcher la forte tension que les hommes subissent depuis des mois ! Et on commence à parler de reddition !

« La journée est très calme, une trêve spontanée s’établit sur tout le front du secteur, notamment aux deux extrémités où soldats allemands et français sortent par endroits des tranchées pour échanger journaux et cigarettes » 25 décembre, JMO de la 56e brigade d’infanterie.

« Au bois Touffu, nous avons pu enterrer 8 morts français remontant au 29 novembre, qu’on est allé chercher tout près des tranchées allemandes », 28 décembre, JMO du 99e régiment d’infanterie.

« Dans le secteur de la 55e brigade, des relations de tranchées se sont engagées entre nos troupes et des Bavarois. Un certain nombre de nos hommes et de Bavarois sont sortis de leurs tranchées, et se sont rencontrés à mi-distance environ, se sont serré la main, ont échangé des journaux, des cigarettes et des provisions de diverses natures. Invité par nous de se rendre, les Bavarois ont déclaré en avoir assez, mais ont refusé de se rendre pour l’instant, et vouloir réfléchir avant de prendre une décision. » , 28 décembre 2014, JMO de la 28e division d’infanterie.

Côté allemand, le sentiment est le même.

Karl Aldag témoigne : "Le 31 décembre nous avons convenu de tirer des salves à minuit. La soirée était froide. Nous avons chanté, ils ont applaudi (nos tranchées sont à 60-70 mètres des leurs). Nous avons joué de la guimbarde, ils ont chanté, et nous avons applaudi. J’ai demandé ensuite s’ils n’avaient pas d’instruments de musique et ils sont allés chercher une cornemuse. Ils ont joué et chanté les beaux airs mélancoliques de leur pays : c’est la garde écossaise, avec les petites jupes et les jambes nues. A minuit les salves ont éclaté des deux côtés, en l’air ! Il y a eu aussi quelques décharges de notre artillerie, je ne sais sur quoi on tirait, les projectiles ordinairement si dangereux pétillaient comme un feu d’artifice. On a brandi des torches et crié hourra ! Nous nous sommes fait un grog, nous avons bu à la santé de l’empereur et à la nouvelle année. Ç’a été une vraie Saint-Sylvestre, comme en temps de paix. » (In Lettres d’étudiants allemands tués à la guerre, 1914-1918)

Mais tout le monde n’approuve pas cette trêve...

« Les tirailleries ont cessé brusquement chez les Allemands dès le point du jour. Un grand nombre de Bavarois sont sortis de leurs tranchées en faisant signe de ne point tirer sur eux, puis ils se sont avancés à mi-distance et ont engagé la conversation avec nos hommes devant le secteur du bois commun. Trève complète. Fureur des Prussiens qui tirent sur les Bavarois ». 25 décembre, JMO du 99e régiment d’infanterie.

« Devant Dompierre et Foucaucourt, les Prussiens sont dans de moins bonnes dispositions ; des coups de fusil nous arrivent de ces directions. » 1er janvier, JMO du 99 ème régiment d’infanterie.

« Confirmation de la trêve. Nous continuons à fortifier nos positions et enterrer les cadavres. Les Allemands regrettent de ne pouvoir continuer de causer avec nous, leurs officiers l’ayant rigoureusement défendu », 2 janvier, JMO du 99 ème régiment d’infanterie.

Les officiers craignent que des fraternisations trop étroites ne risquent de transmettre de précieux renseignements stratégiques. « Vers 23 heures, deux sous-officiers bavarois ont déclaré à un lieutenant du 99e (...) que, tout en restant nos camarades, ils ne pouvaient plus causer avec nous, parce que leurs officiers l’ont défendu trop rigoureusement. Cette interdiction s’explique (...) par la crainte de voir des renseignements importants transmis à nos troupes » , 1er janvier, JMO du 99e régiment d’infanterie.

A l’arrière, des deux côtés, la hiérarchie adopte une attitude ambivalente, mi complaisante, mi sévère.

Ces fraternisations sporadiques se sont répétées, dans une moindre mesure, à Noël 1915 et 1916, et, sur le front de l’Est, à Pâques, en 1915 et 1916.

Aucun journal français, aucun journal allemand n’a rendu compte de ces fraternisations. Seule, la presse britannique en a fait état, publiant même des photos.

Contributeur(s) initial(ux)

LAVAL Nadine

Vos commentaires

  • Le 18 décembre 2015 à 22:12, par GIBEAUX En réponse à : Fraternisations sur le front picard, Noël 1914

    A MON AVIS PAS ASSEZ DE COMMENTAIRE SUR CE PASSER DOMMAGE CAR AIMANT LHISTOIRE DE FRANCE JE PENSE QUE TOUS CELA SERA OUBLIER DANS LE PASSER CAR MAINTENANT PEU DE GENS CE CONSSAGRE A L HISTOIRE ET PENSE SURTOUS A EUX SURTOUS LES JEUNES DOMMAGE POUR LES HEROS DU PASSER

    Répondre à ce message

  • Le 12 juin 2016 à 19:58, par PATRICE PAULUS En réponse à : Fraternisations sur le front picard, Noël 1914

    COURAGE, je fais partie de la génération intermédiaire et sans guerre (baby boom 54) à nous de transmettre le vécu de nos parents et grand parents à nos enfants et petits enfants , encore faut il le connaître et le vouloir..malgré ceux qui veulent transformer l histoire ou la supprimer...Parlons transmettons et résistons....

    Répondre à ce message

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