Femmes de la Commune et pétroleuses

L’Année Terrible (1870-1871)

Il y a celles dont l’histoire a retenu le nom, le prénom et il y a la foule des anonymes, mères de famille aux enfant affamés. Saluées par les uns, honnies par les autres, à la mesure du rôle essentiel tenu par toutes dans l’insurrection, elles se battirent et subirent les mêmes peines que les hommes.


Louise Michel, figure emblématique de la Commune Crédits : Creative commons  

« On a voulu faire des femmes une caste (…)
le monde nouveau nous réunira à l’humanité libre
dans laquelle chaque être aura sa place ».

Louise Michel

 

En janvier 1870, en rendant compte de l’enterrement du journaliste Victor Noir, enterrement devenu manifestation contre le second Empire, Jules Vallès constate « Des femmes partout. Grand signe. Quand les femmes s’en mêlent, quand la ménagère pousse son homme, quand elle arrache le drapeau noir qui flotte sur la marmite pour le planter entre deux pavés, c’est que le soleil se lèvera sur une ville en révolte ».

Le 18 mars 1871 au matin, sur la Butte Montmartre, les femmes se mêlent aux 6000 soldats venus récupérer les canons, paralysent la troupe, encombrent les rues. Elles font barrage de leurs corps pour empêcher l’armée de tirer sur la Garde Nationale, appellent à la fraternisation.

Un rapport militaire relate : « Les femmes et les enfants sont venus et se sont mêlés aux troupes. Nous avons été rudement trompés en permettant à ces gens de s’approcher de nos soldats, car il se mélangèrent à eux, les femmes et les enfants scandant Ne tirez pas sur le peuple ».

On sait que le général Lecomte connut en direct ce qui devint un passage de l’Internationale « Crosse en l’air ! (…) nos balles seront pour nos propres généraux ».

En ce matin de mars, les femmes jouèrent le rôle non d’initiatrices, du moins de détonateur, de la Commune.

Commune que Marx interpréta comme le signe avant-coureur d’une société nouvelle : analyse qui s’adapte au rôle nouveau et majeur tenu par les femmes, exprimé par Benoit Malon, compagnon de la communarde féministe André Léo : « Un fait important entre tus qu’a mis en lumière la révolution de Paris, c’est l’entrée des femmes dans la politique. Sous la pression des circonstances, par la diffusion des idées socialistes, par la propagande des clubs, elles ont senti que le concours de la femme est indispensable au triomphe de la Révolution sociale arrivée à sa période de combat, que la femme et le prolétaire, - incursion de Louise Michel : « Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire »-, ces derniers opprimés de l’ordre ancien, ne peuvent espérer leur affranchissement qu’en s’unissant contre toutes les forces du passé. »

Irruption dans l’arène politique, engagement révolutionnaire. Traditionnellement, les femmes tiennent un rôle important d’émeutières. Mais déjà, les « tricoteuses » de la Grande Révolution, grand-mères, arrière grand-mères des « pétroleuses » de la Commune, ont imposé une nouvelle dimension politique. Avec la Commune se joue un rôle plus essentiel, un rôle intrinsèquement lié au mouvement ouvrier. Par là, un début de rupture avec les idées proudhoniennes. Un seul petit exemple des propos de Pierre-Joseph Proudhon : « La femme, qui court mal, est aussi mauvaise piéton. Ce qui lui convient, c’est la danse, la valse où elle est entraînée par son valseur, ou le pas lent des procession. »

Pour mémoire du combat mené contre cette orientation misogyne qui « plomba » le mouvement ouvrier, non une des combattantes de la Commune, mais un homme qui lutta contre le proudhonisme, l’ouvrier-relieur Eugène Varlin, fusillé par les Versaillais le 28 mai 1871. « Nous ne dirons rien de leurs femelles. Par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes. » (Alexandre Dumas fils).

Leurs insultes valent louanges. Selon Louise Michel, elles furent plus de 10 000 à combattre, « ensemble ou éparses ». Pour le plus grand nombre, elles sont issues des faubourgs ouvriers. Parmi les déférées au Conseil de guerre, on compte 756 ouvrières, 70 commerçantes, 4 institutrices. Si la prédominance ouvrière est évidente, il me semble que la part des enseignantes est minorée, elles qui furent qualifiées de « femelles littéraires », « institutrices déclassées », « laiderons furibondes ». De ces femmes dans la Commune, Lissagaray nous livre un portrait synthétique : après avoir rappelé le souvenir de juin 1848 (« Bien souvent le fils marche à côté de son père »), il décrit : « cette femme qui salue et accompagne, c’est la vaillante et vraie parisienne, […], celle qui tient le pavé maintenant, c’est la femme forte, dévouée, tragique, sachant mourir comme elle aime, de ce pur et généreux filon qui, depuis 89, court, vivace dans les profondeurs populaires. La compagne du travail veut aussi s’associer à la mort. « Si la nation française ne se composait que de femmes, quelle terrible nation ce serait ! », écrivait le correspondant du Times. Le 24 mars, aux bataillons bourgeois du 1er arrondissement, un fédéré dit ce mot qui fit tomber leurs armes : « Croyez-moi, vous ne pouvez tenir ; vos femmes sont en larmes et les nôtres ne pleurent pas. »

 

Quelques unes

Quelques unes parmi toutes : citons, par ordre alphabétique, plusieurs figures :
 
■ Brocher Victorine. Fille et femme de cordonniers, ambulancière, condamnée à mort par contumace, devenue anarchiste. Publie ses mémoires en 1909 : « Souvenirs d’une mort vivante »

■ Chiffon Marie, surnommée « la capitaine », « enceinte d’une écharpe rouge et d’un révolver », d’après les rapports de Versailles. Selon le communard Félix Pyat, « une Louise Michel inconnue, plus peuple et moins lettrée »

■ Dmitrieff Élisabeth, 20 ans pendant la Commune, « Russian lady » suivant le surnom affectueux de son ami Karl Marx, représentante du conseil de l’Internationale pour se connaissance parfaite du français et ses capacités politiques. Selon les rapports de la police, femme des plus menaçantes de la Commune : « cette femmes Dmitrieff, sous le commandement de laquelle étaient placées toutes les cantinières, ambulancières, barricadières (…) dangereuse sujette russe, était lancée depuis longtemps dans le mouvement ouvrier. »

■ Jaclard Anna - D’origine aristocratique russe, rencontre dans le milieu blanquiste son mari Victor Jaclard. Il semble qu’elle soit la traductrice en russe de l’Adresse inaugurale de la Première Internationale, l’AIT. Membre du comité des femmes d’Allix, du Comité de vigilance du XVIIIe arrondissement.

■ Lemel Nathalie, d’une grande expérience de la lutte prolétarienne. Initiatrice avec Varlin d’un restaurant coopératif sous le second Empire, « La Marmite ». Selon un rapport de police : « elle s’est fait remarquer par son exaltation, elle s’occupait de politique ; dans les ateliers, elle lisait à haute voix les mauvais journaux ; elle fréquentait assidûment les clubs. » Principale animatrice de l’Union des femmes avec Dmitrieff.

■ Léo André. Léodile Béral choisit comme pseudonyme les prénoms de ses jumeaux. Femme de lettres, féministe, socialiste, grande journaliste de la Commune, Internationaliste libertaire. Scandalise par son Union libre avec Benoit Malon, de 17 ans son cadet. « André Léo, d’une plume éloquente, sommait le délégué à la guerre d’utiliser « la sainte fièvre qui brûle le coeur des femmes » ».

■ Michel Louise « Tu glorifiais ceux qu’on écrase et qu’on foule » (Victor Hugo). « Louise Michel est très bien » (Paul Verlaine). Institutrice dans les écoles libres, pour refus de serment à l’Empire. Avant 1870, elle préside le Comité de vigilance du XVIIIe arrondissement. D’orientation blanquiste, de tous les combats pendant la Commune : propagandiste, ambulancière, soldat. Sur les

dernières barricades. Déportée en Nouvelle Calédonie. Devient anarchiste, militante indomptable. Initiée à la franc maçonnerie. Foule à son enterrement à Levallois-Perret.

Toutes

Elles sont partout : dans les salles de rédaction des journaux, les ateliers, les cantines, les hôpitaux, dans les clubs, les comités d’arrondissements, et « l’Union », dans les ambulances et sur les barricades ; « Gare au vieux monde le jour où les femmes diront : c’est assez comme ça ! Elles ne lâchent pas, elles ; en elles s’est réfugiée la force, elles ne sont pas usées. Gare aux femmes ! » (Louise Michel)

Faute de temps et d’argent, il n’y eut pas de grand journal féminin pendant la Commune, mais la plupart des journaux fédérés bénéficieront du talent de leurs collaboratrices : Paule Mink, mais surtout, André Léo..

Les clubs, lieux de débats et de propagande, préexistent à la Commune, mais connaissent alors un développement sans précédent. Certains étaient strictement féminins, d’autres mixtes ; il en fut même qui n’acceptaient pas les femmes à l’origine : elles s’y imposent, comme au club St Nicolas des champs qu’elles finissent par présider au mois de mai.

Deux organisations féministes ont joué un rôle majeur dans la Commune : le comité de vigilance de Montmartre, avec Louise Michel, Paule Minck, Anna Jaclard, Béatrix Excoffon, présidé par la couturière Sophie Poirier, de « l’Union des femmes pour la défense de Paris et le soin aux blessés », avec Élisabeth Dmitrieff et Nathalie Lemel. L’Union est la formation de femmes la plus importante, ayant rassemblé en son sein plus de 6000 femmes : « Paris est bloquée, Paris est bombardé (…) Citoyennes Xe Paris, descendantes des femmes de la Grande Révolution (…) toutes résolues, toutes unies, veillons à la sûreté de notre cause ! Préparons-nous à défendre et à venger nos frères ! Aux portes de Paris, dans les faubourgs, n’importe ! Soyons prêtes au moment donné à joindre nos efforts aux leurs. […] Et si les armes et les baïonnettes sont utilisées par nos frères, il nous restera encore les pavés pour écraser les traîtres. » Cet appel d’un groupe de femmes aux « citoyennes prêtes à servir soit aux ambulances ou fourneaux, soit aux barricades », paru le 11 avril dans le Journal Officiel de la Commune, invite à une réunion le soir-même, pour organiser en comités d’arrondissements le mouvement des femmes. Élisabeth Dmitrieff, initiatrice de cet appel, présente la défense de la Commune comme « l’acte final de l’éternel antagonisme du droit, de la force, du travail et de l’exploitation, du peuple et de ses bourreaux ! (…) Nous voulons le travail, mais pour en garder le produit. (…) Plus d’exploiteurs, plus de maîtres ! ». À l’issue de la réunion, très massive, de ce 11 avril au soir, l’Union est constituée, et une Adresse immédiatement envoyée à la commission exécutive de la Commune, demandant de « tenir compte des justes réclamations de la population entière, sans distinction de sexe, distinction crée et maintenue par le besoin de l’antagonisme sur lequel reposent les privilèges des classes gouvernementales. Début mai, un Comité Central est élu comprenant quatre ouvrières dont Louise Michel, trois femmes sans profession dont Élisabeth Dmitrieff.

 

L’Union se distingue de tout autre mouvement féminin, à la fois par son importance numérique rapide, et par son fonctionnement, très rigoureux et en même temps très démocratique : par exemple, les comités d’arrondissements de permanence jour et nuit, sont conduits par un bureau révocable.

Il est fait état de mauvaises relations entre le Comité de Vigilance de Montmartre, se situant plutôt dans la mouvance blanquiste, et l’Union, d’orientation marxiste, de recrutement plus jeune et plus ouvrier. Réalité de désaccords idéologiques qui transcendent les appartenances de sexe, pour autant, réalité aussi du combat fraternel des communards : Gérald Dittmar relate une première rencontre fortuite entre Louise Michel Élisabeth Dmitrieff et Nathalie Lemel, rencontre amicale . À leurs procès, Louise Michel et Nathalie Lemel rejetèrent toutes deux une possibilité de grâce, plus tard, au lieu de déportation, privilégié, par rapport aux hommes : « nous ne demandons ni n’acceptons aucune faveur et nous irons vivre avec nos co-détenus dans l’enceinte fortifiée que la loi nous fixe » (Nathalie Lemel). Elles partagèrent la même cabane en Nouvelle-Calédonie.

Certaines orientations des associations semblent liées à leur sexe : reconnaissance des difficultés des foyers ouvriers, rôles d’ambulancières, alors que Thiers a ordonné de tirer sur les ambulances, de cantinières, secours aux familles de blessés et de morts au combat. D’autres ont une consonance féministe : par exemple les revendications du droit à l’Union libre, au divorce, à l’égalité des salaires entre hommes et femmes. « Les femmes ne demandaient pas si une chose était possible, mais si elle était utile. Alors on réussissait à l’accomplir » (Louise Michel)... et en écho Mark Twain parlant de la révolution mexicaine : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ».

 

Les acquis

Le 9 avril, la Commune établit une pension pour les femmes, mariées ou non, à un garde national tué pour la défense des droits du peuple, une pension aux enfants reconnus ou non : une légitimation du concubinage, répandu en milieu ouvrier.

Le 12 mai, une pension alimentaire peut être attribuée aux femmes en cas de séparation de corps.

Le 18 mai, un décret place à égalité le salaire des institutrices et celui des instituteurs. Premier exemple historique de l’égalité dans le travail. Plus indirectement, le 29 mars, la remise des loyers et la suspension de la vente des objets exposés au Pont de Piété, soulagent les ménages ouvriers, donc, avant tout, les femmes.

Pour autant, malgré les combats féminins en ce sens, aucun décret ne fut prononcé pour l’enseignement féminin, les crèches, les conditions de travail légales. Certes, la Commune a paré au plus pressé, en peu de temps pour les réformes souhaitables. Il reste que certains communards étaient imprégnés d’une grande défiance envers les femmes. Aucune femme n’appartient au Conseil de la Commune de 90 membres et aucune dans les 10 commissions chargées d’assurer le fonctionnement des services publics. « Nous ne sommes pas meilleures que les hommes, mais le pouvoir ne nous a pas encore corrompues. » ironise Louise Michel.

Le 6 mai, André Léo se plaint dans La Sociale de l’hostilité des officiers et des médecins vis à vis des femmes, et reproche au général Dombrowski son attitude misogyne, l’invite à considérer que la 18 mars n’aurait pas pu exister sans les femmes, que lui-même n’aurait pas été général, que toute révolution doit compter sur la participation féminine. Oui, les femmes de 1871 ont montré qu’elles pouvaient tenir leur place comme révolutionnaires. Elles ont signifié aussi aux générations postérieures que rien n’est d’emblée acquis en matière d’égalité des sexes, même dans les mouvements d’avant garde.

Il n’y eut cependant pas de réel antagonisme contre les hommes. Louise Michel relate son appartenance aux deux clubs de vigilance de Montmartre, masculin et féminin, car « les tendances étaient les mêmes ». Léo Frankel considère avec Élisabeth Dmitrieff, que la lutte de classes chez les travailleuses en était à sa première phase d’organisation, et il signe avec l’Union des femmes un appel aux ouvrières pour la syndicalisation, le combat pour l’augmentation des salaires féminins, l’ouverture d’ateliers de confection coopératifs. « On a voulu faire des femmes une caste, (…), Le nouveau monde nous réunira à l’humanité libre dans laquelle chaque être aura sa place. » (Louise Michel)

Symptomatique d’une orientation non sexuée, les femmes de la Commune, tout autant que les hommes, sont farouchement athées et anticléricales. Un grand nombre de clubs féminins se tient dans les églises, dont l’autel est décoré du drapeau rouge, dont la chaire est transformée en tribune. Une oratrice du club de la Délivrance, défendant le droit au travail sans l’exploitation ajoute : « …citoyennes, il faut de votre part une rupture soudaine et absolue avec les folles superstitions qu’on a prêchées dans ce local où j’ai l’honneur de parler en ce moment. » De toutes les associations féminines montent vers les délégués de la Commune des pétitions réclamant des écoles et des orphelinats laïques, le remplacement des religieuses dans les hôpitaux et les prisons, par des mères de famille « qui font mieux leur devoir ».

Tous les « observateurs » furent frappés par la présence importante des femmes sur les barricades, de leur courage extraordinaire, notamment durant la Semaine Sanglante.

« Celles qui se donnèrent à la Commune – et elles furent nombreuses, n’eurent qu’une seule ambition : s’élever au dessus de l’homme en exagérant ses vices (…). Elles furent mauvaises et lâches. (…) Aux derniers jours, toutes ces viragos belliqueuses tinrent derrière les barricades plus longtemps que les hommes. » (Maxime Du Camp)

Mais aussi Rimbaud dans « Les mains de Jeanne Marie » :
Elles ont pâli, merveilleuses
Au grand soleil d’amour chargé
Sur le bronze des mitrailleuses
À travers Paris insurgé

Le rôle des femmes, le 18 mars, lorsqu’elles engagent les troupes à la fraternisation, le 3 avril, contre une nouvelle attaque des Versaillais et les exécutions sommaires de prisonniers et leur acharnement pendant la Semaine Sanglante peuvent partiellement s’analyser à l’aune de leur conduite traditionnelle d’émeutières ; « Dans tous les mouvements populaires, les femmes ont joué un grand rôle. D’un tempérament inflammable, faciles à égarer, écoutant la voix du coeur plus que celle de la raison, elles entraînent, fanatisent la foule et poussent à l’extrême les passions aveugles. » Extrait du Journal Officiel de la Commune du 10 avril 1871 !

La réalité : l’historien Jules Michelet a exprimé l’angoisse des mères, face à la faim qui tue leurs enfants au déclenchement de la Révolution de 1789. Les atroces conditions de vie de la population française durant l’hiver 1870-71 furent surtout supportées par les femmes : seules souvent à faire face au siège de Paris, au froid, à la faim, à la maladie, à la mort par malnutrition de leurs enfants. La paix honteuse, la stupeur, la colère, s’ajoutent au désespoir : « quelquefois, les agneaux se changent en lionnes, en tigresses, en pieuvres, et c’est bien fait ! Il ne fallait pas séparer les femmes de la caste de l’humanité. » (Louise Michel)

Leur rôle dominant dans toute expression de spontanéité s’explique aussi par leur exclusion des formes d’organisation militante. En ce sens, déjà par les clubs, associations, adhésions à l’AIT, dès l’origine, la Commune ouvre un espace totalement différent. « J’ai vu trois révolutions, et pour la première fois, j’ai vu des femmes s’en mêler avec résolution. Les femmes et les enfants. Il semble que cette révolution soit la leur, et qu’en la défendant, ils défendent leur propre avenir. » (audition d’un fédéré, cité par Bernard Noël, Dictionnaire de la Commune). Mais dès 1789, les femmes ont donné une consonance politique à leurs mouvements de révolte : « Le 5 octobre, 8 à 10 000 femmes allèrent à Versailles, beaucoup de peuple suivit. [….]La cause réelle, certaine, pour les femmes, pour la foule la plus misérable, fut la faim.[...] Les hommes auraient-ils marché sur Versailles, si les femmes n’eussent précédé ? Cela est douteux. Personne avant elles n’eut l’idée d’aller chercher le roi. » (Michelet). Durant la grande Révolution , les femmes, exclues des assemblées politiques, des clubs, sont en supériorité numérique dans les tribunes ouvertes au public : les conservateurs les surnomment « les tricoteuses », « postées dans les tribunes (elles)influencent de leurs voix enrouées les législateurs assemblés. » Dans les soulèvements de germinal et prairial an III (1795), elles sont majoritaires à envahir la convention thermidorienne, alliant revendication sociale et politique : « Du pain et le Constitution de 1793 ! »

Il y eut des femmes en armes et même des femmes soldats pendant la Révolution française, mais la présence massive des communardes sur les barricades représente un fait nouveau. « Oui, barbare je suis, j’aime le canon, l’odeur de la poudre, la mitraille dans l’air, mais je suis surtout éprise de révolution. » (Louise Michel)

Elles s’y rendent spontanément, ou appelées par leurs organisations. L’Union des femmes devait, le 21 mai, organiser des chambres syndicales, mais c’est le jour de l’entrée des Versaillais dans Paris. Aussi, le 23 mai, Élisabeth Dmitrieff lance un appel : « Rassemblez toutes les femmes et venez immédiatement aux barricades ! »

Louise Michel, sur la barricade de Montmartre, lors de la Semaine Sanglante, identifie d’autres combattantes : « Drapeau rouge en tête, les femmes étaient passées. Elles avaient leur barricade place Blanche : il y avait là Élisabeth Dmitrieff, Mme Lemel, Malvina Poulain, Blanche Lefebvre, Excoffon. André Léo était à celle des Batignolles. Leur courage est maintes fois signalé. Selon Lissagaray, elles exhortent leurs compagnons : « Montrez à ces misérables que vous savez mourir debout ! » Le 14 mai, le colonel commandant de la 12e légion, Jules Montels, saluant « le grand exemple » donné par « des femmes héroïques » organise « une compagnie de citoyennes volontaires » pour « marcher à l’ennemi » avec la 12e légion. Il compte sur elles pour stimuler l’amour propre de « quelques lâches » :

1. « Tous les réfractaires seront désarmés publiquement, devant le front de leur bataillon, par les citoyennes volontaires

2. Après avoir été désarmés, ces hommes indignes de servir la République, seront conduits en prison par les citoyennes qui les auront désarmés. »

Le jeudi 25 mai, les gardes nationaux abandonnent le barricade du château d’eau,. Un bataillon de femmes vient les remplacer et résiste aux cris de « Vive la Commune ! » Après des heures de lutte désespérée, les combattantes sont cernées et désarmées ; les 52 survivantes sont fusillées sur place.

Souvent le communard loue aussi la prestance féminine : « il semble que la barricade du Château d’eau fascine : « une jeune fille de 19 ans, Marie M. habillée en fusiller marin, rose et charmante, aux cheveux noirs bouclés, s’y bat tout un jour. Une balle au front tue son rêve » (Lissagaray).

Les tenues des combattantes sont souvent décrites : chassepot sous le bras, revolver à la ceinture, carré rouge cousu sur la poitrine, ou écharpe rouge. Louise tient les barricades en uniforme de lignard ou de garde national. Élisabeth est tout à tour vêtue d’une magnifique robe écarlate avec des pistolets à la ceinture, ou d’une toilette en velours noir, rougie du sang de Léo Frankel, à la barricade du faubourg St Antoine.

À l’inverse, les contre-révolutionnaires se déchaînent contre elles : « Durant toute la Commune, elles se jetèrent en nombre dans la fournaise. C’est bien pourquoi les calomnies, les mensonges, les libelles diffamatoires ont été accumulés sur leur compte. Beaucoup plus que les communards, elles ont été salies, flétries, marquées au fer rouge et c’est le signe certain, éclatant, de leur participation active à la Révolution du 18 mars. On les traitait de femelles, de louves, de mégères, de soiffardes, de pillardes de buveuses de sang » (Maurice Dommanget) ; « malades mentales, » selon Maxime Du Camp, « putains, femmes hideuses et femelles d’insurgés, (…), viragos, vitrioleuses et pétroleuses » selon Alexandre Dumas fils, « femelles de mauvaise vie » pour le gouvernement ou la presse conservatrice.

Le rapporteur d’une enquête gouvernementale, parmi 1051 femmes emprisonnées, cantinières, ambulancières, soldats, déclare : « Seules 221 d’entre elles sont mariées ». Il dénonce pour les autres « l’état de concubinage, de démoralisation et de débauche de la classe ouvrière, et la réglementation si défectueuse de la prostitution. ». « Le Figaro » participe de la calomnie : « En voyant passer les convois de femmes insurgées, on se sent, malgré soi, pris d’une sorte de pitié. Qu’on se rassure en pensant que toutes les maisons de tolérance de la capitale ont été ouvertes par les grades nationaux qui les protégeaient et que la plupart de ces dames étaient des locataires de ces établissements ».

Les pétroleuses

Au cours de la Semaine Sanglante, plus de 250 édifices publics et immeubles furent incendiés, beaucoup par les obus des Versaillais, d’autres par les communards pour couvrir leur retraite ou en ultime acte révolutionnaire comme le Palais des Tuileries ou l’Hôtel de Ville. « Les légendes les plus folles coururent sur les pétroleuses. Il n’y eut pas de pétroleuses. Les femmes se battirent comme des lionnes, mais je ne vis que moi criant : « Le feu ! Le feu devant ces monstres ! » Non pas des combattantes, mais de malheureuses mères de famille, faisant voir qu’elles allaient chercher de la nourriture pour leurs petits (une boite de lait par exemple) étaient regardées comme des incendiaires et collées au mur. Ils attendirent longtemps, les petits. » (Louise Michel)

Folles légendes, sinistres légendes répandues par le presse conservatrice pour justifier le massacre sauvage et la répression contre de nombreuses ouvrières. « Les incendies servirent de prétexte. Ils servirent surtout à inventer les pétroleuses, sortes de femmes qui, d’après l’imagination des réactionnaires, auraient consenti, moyennant salaire, à porter l’incendie dans Paris, la torche d’une main et le bidon de pétrole de l’autre. »Car les communardes qui ne furent pas tuées au combat, ou fusillées sur le champ, subirent les mêmes lourdes peines que les hommes.

Ainsi, le Conseil de Guerre consacré au « procès des pétroleuses » condamna à mort Élisabeth Rétiffe, Léontine Suétens, Joséphine Marchais,à la déportation, Eulalie Papavoine, à 10 ans de prison Lucie Marie, femme Bocquin. Victor Hugo réussit à commuer en travaux forcés certaines condamnations à mort, mais ni lui, ni Maria Deraismes ne parvinrent guère à épargner aux communardes la déportation. À l’instar des hommes, les femmes de la Commune revendiquèrent leurs actes et leurs idées.

Ainsi, Louise Michel présente une restauratrice, Élodie Richoux, qu’elle connut en prison, qui fit élever une barricade avec des statues pour les églises : « [….] pour cela, on l’avait arrêtée, très bien vêtue, gantée, prête à sortir de chez elle ; elle sortit en effet, pour ne rentrer qu’après l’amnistie. » À son procès, lorsqu’il lui fut demandé : « C’est vous qui avez fait porter sur les barricades les statues des saints ? » Elle répondit : « Mais certainement, les statues étaient de pierre et ceux qui mouraient étaient de chair. »

Louise Michel défie ses juges : « Puisqu’il semble que tout coeur qui bat pour la liberté n’a droit qu’à un peu de plomb, j’en réclame ma part, moi ! » Jusqu’au bout, elle provoque : « J’ai fini. Si vous n’êtes pas lâche, tuez-moi ! ». Comme en écho, Marie Chiffon à son procès : « Je vous défie de me condamner à mort, vous êtes trop lâches pour me tuer ! »

 

Conclusion

Après 48 heures d’affilée sur une barricade, le 23 mai, Nathalie Lemel commente auprès d’un témoin : « Nous sommes battus mais non vaincus ». Plus tard, Louise Michel : « La Commune était morte, mais la Révolution vivait. », ou, pour le dire en chanson avec Jean Roger Caussimon :

 

La Commune est en lutte
texte de Jean-Roger Caussimon, musique de Philippe Sarde « [….]


Louise Michel, figure emblématique de la Commune Crédits : Creative commons  

« On a voulu faire des femmes une caste (…)
le monde nouveau nous réunira à l’humanité libre
dans laquelle chaque être aura sa place »
Louise Michel

 

En janvier 1870, en rendant compte de l’enterrement du journaliste Victor Noir, enterrement devenu manifestation contre le second Empire, Jules Vallès constate « Des femmes partout. Grand signe. Quand les femmes s’en mêlent, quand la ménagère pousse son homme, quand elle arrache le drapeau noir qui flotte sur la marmite pour le planter entre deux pavés, c’est que le soleil se lèvera sur une ville en révolte ».

Le 18 mars 1871 au matin, sur la Butte Montmartre, les femmes se mêlent aux 6000 soldats venus récupérer les canons, paralysent la troupe, encombrent les rues. Elles font barrage de leurs corps pour empêcher l’armée de tirer sur la Garde Nationale, appellent à la fraternisation.

Un rapport militaire relate : « Les femmes et les enfants sont venus et se sont mêlés aux troupes. Nous avons été rudement trompés en permettant à ces gens de s’approcher de nos soldats, car il se mélangèrent à eux, les femmes et les enfants scandant Ne tirez pas sur le peuple ».

On sait que le général Lecomte connut en direct ce qui devint un passage de l’Internationale « Crosse en l’air ! (…) nos balles seront pour nos propres généraux ».

En ce matin de mars, les femmes jouèrent le rôle non d’initiatrices, du moins de détonateur, de la Commune.

Commune que Marx interpréta comme le signe avant-coureur d’une société nouvelle : analyse qui s’adapte au rôle nouveau et majeur tenu par les femmes, exprimé par Benoit Malon, compagnon de la communarde féministe André Léo : « Un fait important entre tus qu’a mis en lumière la révolution de Paris, c’est l’entrée des femmes dans la politique. Sous la pression des circonstances, par la diffusion des idées socialistes, par la propagande des clubs, elles ont senti que le concours de la femme est indispensable au triomphe de la Révolution sociale arrivée à sa période de combat, que la femme et le prolétaire, - incursion de Louise Michel : « Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire »-, ces derniers opprimés de l’ordre ancien, ne peuvent espérer leur affranchissement qu’en s’unissant contre toutes les forces du passé. »

Irruption dans l’arène politique, engagement révolutionnaire. Traditionnellement, les femmes tiennent un rôle important d’émeutières. Mais déjà, les « tricoteuses » de la Grande Révolution, grand-mères, arrière grand-mères des « pétroleuses » de la Commune, ont imposé une nouvelle dimension politique. Avec la Commune se joue un rôle plus essentiel, un rôle intrinsèquement lié au mouvement ouvrier. Par là, un début de rupture avec les idées proudhoniennes. Un seul petit exemple des propos de Pierre-Joseph Proudhon : « La femme, qui court mal, est aussi mauvaise piéton. Ce qui lui convient, c’est la danse, la valse où elle est entraînée par son valseur, ou le pas lent des procession. »

Pour mémoire du combat mené contre cette orientation misogyne qui « plomba » le mouvement ouvrier, non une des combattantes de la Commune, mais un homme qui lutta contre le proudhonisme, l’ouvrier-relieur Eugène Varlin, fusillé par les Versaillais le 28 mai 1871. « Nous ne dirons rien de leurs femelles. Par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes. » (Alexandre Dumas fils).

Leurs insultes valent louanges. Selon Louise Michel, elles furent plus de 10 000 à combattre, « ensemble ou éparses ». Pour le plus grand nombre, elles sont issues des faubourgs ouvriers. Parmi les déférées au Conseil de guerre, on compte 756 ouvrières, 70 commerçantes, 4 institutrices. Si la prédominance ouvrière est évidente, il me semble que la part des enseignantes est minorée, elles qui furent qualifiées de « femelles littéraires », « institutrices déclassées », « laiderons furibondes ». De ces femmes dans la Commune, Lissagaray nous livre un portrait synthétique : après avoir rappelé le souvenir de juin 1848 (« Bien souvent le fils marche à côté de son père »), il décrit : « cette femme qui salue et accompagne, c’est la vaillante et vraie parisienne, […], celle qui tient le pavé maintenant, c’est la femme forte, dévouée, tragique, sachant mourir comme elle aime, de ce pur et généreux filon qui, depuis 89, court, vivace dans les profondeurs populaires. La compagne du travail veut aussi s’associer à la mort. « Si la nation française ne se composait que de femmes, quelle terrible nation ce serait ! », écrivait le correspondant du Times. Le 24 mars, aux bataillons bourgeois du 1er arrondissement, un fédéré dit ce mot qui fit tomber leurs armes : « Croyez-moi, vous ne pouvez tenir ; vos femmes sont en larmes et les nôtres ne pleurent pas. »

 

Quelques unes

Quelques unes parmi toutes : citons, par ordre alphabétique, plusieurs figures :
 
■ Brocher Victorine. Fille et femme de cordonniers, ambulancière, condamnée à mort par contumace, devenue anarchiste. Publie ses mémoires en 1909 : « Souvenirs d’une mort vivante »

■ Chiffon Marie, surnommée « la capitaine », « enceinte d’une écharpe rouge et d’un révolver », d’après les rapports de Versailles. Selon le communard Félix Pyat, « une Louise Michel inconnue, plus peuple et moins lettrée »

■ Dmitrieff Élisabeth, 20 ans pendant la Commune, « Russian lady » suivant le surnom affectueux de son ami Karl Marx, représentante du conseil de l’Internationale pour se connaissance parfaite du français et ses capacités politiques. Selon les rapports de la police, femme des plus menaçantes de la Commune : « cette femmes Dmitrieff, sous le commandement de laquelle étaient placées toutes les cantinières, ambulancières, barricadières (…) dangereuse sujette russe, était lancée depuis longtemps dans le mouvement ouvrier. »

■ Jaclard Anna - D’origine aristocratique russe, rencontre dans le milieu blanquiste son mari Victor Jaclard. Il semble qu’elle soit la traductrice en russe de l’Adresse inaugurale de la Première Internationale, l’AIT. Membre du comité des femmes d’Allix, du Comité de vigilance du XVIIIe arrondissement.

■ Lemel Nathalie, d’une grande expérience de la lutte prolétarienne. Initiatrice avec Varlin d’un restaurant coopératif sous le second Empire, « La Marmite ». Selon un rapport de police : « elle s’est fait remarquer par son exaltation, elle s’occupait de politique ; dans les ateliers, elle lisait à haute voix les mauvais journaux ; elle fréquentait assidûment les clubs. » Principale animatrice de l’Union des femmes avec Dmitrieff.

■ Léo André. Léodile Béral choisit comme pseudonyme les prénoms de ses jumeaux. Femme de lettres, féministe, socialiste, grande journaliste de la Commune, Internationaliste libertaire. Scandalise par son Union libre avec Benoit Malon, de 17 ans son cadet. « André Léo, d’une plume éloquente, sommait le délégué à la guerre d’utiliser « la sainte fièvre qui brûle le coeur des femmes » ».

■ Michel Louise « Tu glorifiais ceux qu’on écrase et qu’on foule » (Victor Hugo). « Louise Michel est très bien » (Paul Verlaine). Institutrice dans les écoles libres, pour refus de serment à l’Empire. Avant 1870, elle préside le Comité de vigilance du XVIIIe arrondissement. D’orientation blanquiste, de tous les combats pendant la Commune : propagandiste, ambulancière, soldat. Sur les

dernières barricades. Déportée en Nouvelle Calédonie. Devient anarchiste, militante indomptable. Initiée à la franc maçonnerie. Foule à son enterrement à Levallois-Perret.

Toutes

Elles sont partout : dans les salles de rédaction des journaux, les ateliers, les cantines, les hôpitaux, dans les clubs, les comités d’arrondissements, et « l’Union », dans les ambulances et sur les barricades ; « Gare au vieux monde le jour où les femmes diront : c’est assez comme ça ! Elles ne lâchent pas, elles ; en elles s’est réfugiée la force, elles ne sont pas usées. Gare aux femmes ! » (Louise Michel)

Faute de temps et d’argent, il n’y eut pas de grand journal féminin pendant la Commune, mais la plupart des journaux fédérés bénéficieront du talent de leurs collaboratrices : Paule Mink, mais surtout, André Léo..

Les clubs, lieux de débats et de propagande, préexistent à la Commune, mais connaissent alors un développement sans précédent. Certains étaient strictement féminins, d’autres mixtes ; il en fut même qui n’acceptaient pas les femmes à l’origine : elles s’y imposent, comme au club St Nicolas des champs qu’elles finissent par présider au mois de mai.

Deux organisations féministes ont joué un rôle majeur dans la Commune : le comité de vigilance de Montmartre, avec Louise Michel, Paule Minck, Anna Jaclard, Béatrix Excoffon, présidé par la couturière Sophie Poirier, de « l’Union des femmes pour la défense de Paris et le soin aux blessés », avec Élisabeth Dmitrieff et Nathalie Lemel. L’Union est la formation de femmes la plus importante, ayant rassemblé en son sein plus de 6000 femmes : « Paris est bloquée, Paris est bombardé (…) Citoyennes Xe Paris, descendantes des femmes de la Grande Révolution (…) toutes résolues, toutes unies, veillons à la sûreté de notre cause ! Préparons-nous à défendre et à venger nos frères ! Aux portes de Paris, dans les faubourgs, n’importe ! Soyons prêtes au moment donné à joindre nos efforts aux leurs. […] Et si les armes et les baïonnettes sont utilisées par nos frères, il nous restera encore les pavés pour écraser les traîtres. » Cet appel d’un groupe de femmes aux « citoyennes prêtes à servir soit aux ambulances ou fourneaux, soit aux barricades », paru le 11 avril dans le Journal Officiel de la Commune, invite à une réunion le soir-même, pour organiser en comités d’arrondissements le mouvement des femmes. Élisabeth Dmitrieff, initiatrice de cet appel, présente la défense de la Commune comme « l’acte final de l’éternel antagonisme du droit, de la force, du travail et de l’exploitation, du peuple et de ses bourreaux ! (…) Nous voulons le travail, mais pour en garder le produit. (…) Plus d’exploiteurs, plus de maîtres ! ». À l’issue de la réunion, très massive, de ce 11 avril au soir, l’Union est constituée, et une Adresse immédiatement envoyée à la commission exécutive de la Commune, demandant de « tenir compte des justes réclamations de la population entière, sans distinction de sexe, distinction crée et maintenue par le besoin de l’antagonisme sur lequel reposent les privilèges des classes gouvernementales. Début mai, un Comité Central est élu comprenant quatre ouvrières dont Louise Michel, trois femmes sans profession dont Élisabeth Dmitrieff.

 

L’Union se distingue de tout autre mouvement féminin, à la fois par son importance numérique rapide, et par son fonctionnement, très rigoureux et en même temps très démocratique : par exemple, les comités d’arrondissements de permanence jour et nuit, sont conduits par un bureau révocable.

Il est fait état de mauvaises relations entre le Comité de Vigilance de Montmartre, se situant plutôt dans la mouvance blanquiste, et l’Union, d’orientation marxiste, de recrutement plus jeune et plus ouvrier. Réalité de désaccords idéologiques qui transcendent les appartenances de sexe, pour autant, réalité aussi du combat fraternel des communards : Gérald Dittmar relate une première rencontre fortuite entre Louise Michel Élisabeth Dmitrieff et Nathalie Lemel, rencontre amicale . À leurs procès, Louise Michel et Nathalie Lemel rejetèrent toutes deux une possibilité de grâce, plus tard, au lieu de déportation, privilégié, par rapport aux hommes : « nous ne demandons ni n’acceptons aucune faveur et nous irons vivre avec nos co-détenus dans l’enceinte fortifiée que la loi nous fixe » (Nathalie Lemel). Elles partagèrent la même cabane en Nouvelle-Calédonie.

Certaines orientations des associations semblent liées à leur sexe : reconnaissance des difficultés des foyers ouvriers, rôles d’ambulancières, alors que Thiers a ordonné de tirer sur les ambulances, de cantinières, secours aux familles de blessés et de morts au combat. D’autres ont une consonance féministe : par exemple les revendications du droit à l’Union libre, au divorce, à l’égalité des salaires entre hommes et femmes. « Les femmes ne demandaient pas si une chose était possible, mais si elle était utile. Alors on réussissait à l’accomplir » (Louise Michel)... et en écho Mark Twain parlant de la révolution mexicaine : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ».

 

Les acquis

Le 9 avril, la Commune établit une pension pour les femmes, mariées ou non, à un garde national tué pour la défense des droits du peuple, une pension aux enfants reconnus ou non : une légitimation du concubinage, répandu en milieu ouvrier.

Le 12 mai, une pension alimentaire peut être attribuée aux femmes en cas de séparation de corps.

Le 18 mai, un décret place à égalité le salaire des institutrices et celui des instituteurs. Premier exemple historique de l’égalité dans le travail. Plus indirectement, le 29 mars, la remise des loyers et la suspension de la vente des objets exposés au Pont de Piété, soulagent les ménages ouvriers, donc, avant tout, les femmes.

Pour autant, malgré les combats féminins en ce sens, aucun décret ne fut prononcé pour l’enseignement féminin, les crèches, les conditions de travail légales. Certes, la Commune a paré au plus pressé, en peu de temps pour les réformes souhaitables. Il reste que certains communards étaient imprégnés d’une grande défiance envers les femmes. Aucune femme n’appartient au Conseil de la Commune de 90 membres et aucune dans les 10 commissions chargées d’assurer le fonctionnement des services publics. « Nous ne sommes pas meilleures que les hommes, mais le pouvoir ne nous a pas encore corrompues. » ironise Louise Michel.

Le 6 mai, André Léo se plaint dans La Sociale de l’hostilité des officiers et des médecins vis à vis des femmes, et reproche au général Dombrowski son attitude misogyne, l’invite à considérer que la 18 mars n’aurait pas pu exister sans les femmes, que lui-même n’aurait pas été général, que toute révolution doit compter sur la participation féminine. Oui, les femmes de 1871 ont montré qu’elles pouvaient tenir leur place comme révolutionnaires. Elles ont signifié aussi aux générations postérieures que rien n’est d’emblée acquis en matière d’égalité des sexes, même dans les mouvements d’avant garde.

Il n’y eut cependant pas de réel antagonisme contre les hommes. Louise Michel relate son appartenance aux deux clubs de vigilance de Montmartre, masculin et féminin, car « les tendances étaient les mêmes ». Léo Frankel considère avec Élisabeth Dmitrieff, que la lutte de classes chez les travailleuses en était à sa première phase d’organisation, et il signe avec l’Union des femmes un appel aux ouvrières pour la syndicalisation, le combat pour l’augmentation des salaires féminins, l’ouverture d’ateliers de confection coopératifs. « On a voulu faire des femmes une caste, (…), Le nouveau monde nous réunira à l’humanité libre dans laquelle chaque être aura sa place. » (Louise Michel)

Symptomatique d’une orientation non sexuée, les femmes de la Commune, tout autant que les hommes, sont farouchement athées et anticléricales. Un grand nombre de clubs féminins se tient dans les églises, dont l’autel est décoré du drapeau rouge, dont la chaire est transformée en tribune. Une oratrice du club de la Délivrance, défendant le droit au travail sans l’exploitation ajoute : « …citoyennes, il faut de votre part une rupture soudaine et absolue avec les folles superstitions qu’on a prêchées dans ce local où j’ai l’honneur de parler en ce moment. » De toutes les associations féminines montent vers les délégués de la Commune des pétitions réclamant des écoles et des orphelinats laïques, le remplacement des religieuses dans les hôpitaux et les prisons, par des mères de famille « qui font mieux leur devoir ».

Tous les « observateurs » furent frappés par la présence importante des femmes sur les barricades, de leur courage extraordinaire, notamment durant la Semaine Sanglante.

« Celles qui se donnèrent à la Commune – et elles furent nombreuses, n’eurent qu’une seule ambition : s’élever au dessus de l’homme en exagérant ses vices (…). Elles furent mauvaises et lâches. (…) Aux derniers jours, toutes ces viragos belliqueuses tinrent derrière les barricades plus longtemps que les hommes. » (Maxime Du Camp)

Mais aussi Rimbaud dans « Les mains de Jeanne Marie » :
Elles ont pâli, merveilleuses
Au grand soleil d’amour chargé
Sur le bronze des mitrailleuses
À travers Paris insurgé

Le rôle des femmes, le 18 mars, lorsqu’elles engagent les troupes à la fraternisation, le 3 avril, contre une nouvelle attaque des Versaillais et les exécutions sommaires de prisonniers et leur acharnement pendant la Semaine Sanglante peuvent partiellement s’analyser à l’aune de leur conduite traditionnelle d’émeutières ; « Dans tous les mouvements populaires, les femmes ont joué un grand rôle. D’un tempérament inflammable, faciles à égarer, écoutant la voix du coeur plus que celle de la raison, elles entraînent, fanatisent la foule et poussent à l’extrême les passions aveugles. » Extrait du Journal Officiel de la Commune du 10 avril 1871 !

La réalité : l’historien Jules Michelet a exprimé l’angoisse des mères, face à la faim qui tue leurs enfants au déclenchement de la Révolution de 1789. Les atroces conditions de vie de la population française durant l’hiver 1870-71 furent surtout supportées par les femmes : seules souvent à faire face au siège de Paris, au froid, à la faim, à la maladie, à la mort par malnutrition de leurs enfants. La paix honteuse, la stupeur, la colère, s’ajoutent au désespoir : « quelquefois, les agneaux se changent en lionnes, en tigresses, en pieuvres, et c’est bien fait ! Il ne fallait pas séparer les femmes de la caste de l’humanité. » (Louise Michel)

Leur rôle dominant dans toute expression de spontanéité s’explique aussi par leur exclusion des formes d’organisation militante. En ce sens, déjà par les clubs, associations, adhésions à l’AIT, dès l’origine, la Commune ouvre un espace totalement différent. « J’ai vu trois révolutions, et pour la première fois, j’ai vu des femmes s’en mêler avec résolution. Les femmes et les enfants. Il semble que cette révolution soit la leur, et qu’en la défendant, ils défendent leur propre avenir. » (audition d’un fédéré, cité par Bernard Noël, Dictionnaire de la Commune). Mais dès 1789, les femmes ont donné une consonance politique à leurs mouvements de révolte : « Le 5 octobre, 8 à 10 000 femmes allèrent à Versailles, beaucoup de peuple suivit. [….]La cause réelle, certaine, pour les femmes, pour la foule la plus misérable, fut la faim.[...] Les hommes auraient-ils marché sur Versailles, si les femmes n’eussent précédé ? Cela est douteux. Personne avant elles n’eut l’idée d’aller chercher le roi. » (Michelet). Durant la grande Révolution , les femmes, exclues des assemblées politiques, des clubs, sont en supériorité numérique dans les tribunes ouvertes au public : les conservateurs les surnomment « les tricoteuses », « postées dans les tribunes (elles)influencent de leurs voix enrouées les législateurs assemblés. » Dans les soulèvements de germinal et prairial an III (1795), elles sont majoritaires à envahir la convention thermidorienne, alliant revendication sociale et politique : « Du pain et le Constitution de 1793 ! »

Il y eut des femmes en armes et même des femmes soldats pendant la Révolution française, mais la présence massive des communardes sur les barricades représente un fait nouveau. « Oui, barbare je suis, j’aime le canon, l’odeur de la poudre, la mitraille dans l’air, mais je suis surtout éprise de révolution. » (Louise Michel)

Elles s’y rendent spontanément, ou appelées par leurs organisations. L’Union des femmes devait, le 21 mai, organiser des chambres syndicales, mais c’est le jour de l’entrée des Versaillais dans Paris. Aussi, le 23 mai, Élisabeth Dmitrieff lance un appel : « Rassemblez toutes les femmes et venez immédiatement aux barricades ! »

Louise Michel, sur la barricade de Montmartre, lors de la Semaine Sanglante, identifie d’autres combattantes : « Drapeau rouge en tête, les femmes étaient passées. Elles avaient leur barricade place Blanche : il y avait là Élisabeth Dmitrieff, Mme Lemel, Malvina Poulain, Blanche Lefebvre, Excoffon. André Léo était à celle des Batignolles. Leur courage est maintes fois signalé. Selon Lissagaray, elles exhortent leurs compagnons : « Montrez à ces misérables que vous savez mourir debout ! » Le 14 mai, le colonel commandant de la 12e légion, Jules Montels, saluant « le grand exemple » donné par « des femmes héroïques » organise « une compagnie de citoyennes volontaires » pour « marcher à l’ennemi » avec la 12e légion. Il compte sur elles pour stimuler l’amour propre de « quelques lâches » :

1. « Tous les réfractaires seront désarmés publiquement, devant le front de leur bataillon, par les citoyennes volontaires

2. Après avoir été désarmés, ces hommes indignes de servir la République, seront conduits en prison par les citoyennes qui les auront désarmés. »

Le jeudi 25 mai, les gardes nationaux abandonnent le barricade du château d’eau,. Un bataillon de femmes vient les remplacer et résiste aux cris de « Vive la Commune ! » Après des heures de lutte désespérée, les combattantes sont cernées et désarmées ; les 52 survivantes sont fusillées sur place.

Souvent le communard loue aussi la prestance féminine : « il semble que la barricade du Château d’eau fascine : « une jeune fille de 19 ans, Marie M. habillée en fusiller marin, rose et charmante, aux cheveux noirs bouclés, s’y bat tout un jour. Une balle au front tue son rêve » (Lissagaray).

Les tenues des combattantes sont souvent décrites : chassepot sous le bras, revolver à la ceinture, carré rouge cousu sur la poitrine, ou écharpe rouge. Louise tient les barricades en uniforme de lignard ou de garde national. Élisabeth est tout à tour vêtue d’une magnifique robe écarlate avec des pistolets à la ceinture, ou d’une toilette en velours noir, rougie du sang de Léo Frankel, à la barricade du faubourg St Antoine.

À l’inverse, les contre-révolutionnaires se déchaînent contre elles : « Durant toute la Commune, elles se jetèrent en nombre dans la fournaise. C’est bien pourquoi les calomnies, les mensonges, les libelles diffamatoires ont été accumulés sur leur compte. Beaucoup plus que les communards, elles ont été salies, flétries, marquées au fer rouge et c’est le signe certain, éclatant, de leur participation active à la Révolution du 18 mars. On les traitait de femelles, de louves, de mégères, de soiffardes, de pillardes de buveuses de sang » (Maurice Dommanget) ; « malades mentales, » selon Maxime Du Camp, « putains, femmes hideuses et femelles d’insurgés, (…), viragos, vitrioleuses et pétroleuses » selon Alexandre Dumas fils, « femelles de mauvaise vie » pour le gouvernement ou la presse conservatrice.

Le rapporteur d’une enquête gouvernementale, parmi 1051 femmes emprisonnées, cantinières, ambulancières, soldats, déclare : « Seules 221 d’entre elles sont mariées ». Il dénonce pour les autres « l’état de concubinage, de démoralisation et de débauche de la classe ouvrière, et la réglementation si défectueuse de la prostitution. ». « Le Figaro » participe de la calomnie : « En voyant passer les convois de femmes insurgées, on se sent, malgré soi, pris d’une sorte de pitié. Qu’on se rassure en pensant que toutes les maisons de tolérance de la capitale ont été ouvertes par les grades nationaux qui les protégeaient et que la plupart de ces dames étaient des locataires de ces établissements ».

Les pétroleuses

Au cours de la Semaine Sanglante, plus de 250 édifices publics et immeubles furent incendiés, beaucoup par les obus des Versaillais, d’autres par les communards pour couvrir leur retraite ou en ultime acte révolutionnaire comme le Palais des Tuileries ou l’Hôtel de Ville. « Les légendes les plus folles coururent sur les pétroleuses. Il n’y eut pas de pétroleuses. Les femmes se battirent comme des lionnes, mais je ne vis que moi criant : « Le feu ! Le feu devant ces monstres ! » Non pas des combattantes, mais de malheureuses mères de famille, faisant voir qu’elles allaient chercher de la nourriture pour leurs petits (une boite de lait par exemple) étaient regardées comme des incendiaires et collées au mur. Ils attendirent longtemps, les petits. » (Louise Michel)

Folles légendes, sinistres légendes répandues par le presse conservatrice pour justifier le massacre sauvage et la répression contre de nombreuses ouvrières. « Les incendies servirent de prétexte. Ils servirent surtout à inventer les pétroleuses, sortes de femmes qui, d’après l’imagination des réactionnaires, auraient consenti, moyennant salaire, à porter l’incendie dans Paris, la torche d’une main et le bidon de pétrole de l’autre. »Car les communardes qui ne furent pas tuées au combat, ou fusillées sur le champ, subirent les mêmes lourdes peines que les hommes.

Ainsi, le Conseil de Guerre consacré au « procès des pétroleuses » condamna à mort Élisabeth Rétiffe, Léontine Suétens, Joséphine Marchais,à la déportation, Eulalie Papavoine, à 10 ans de prison Lucie Marie, femme Bocquin. Victor Hugo réussit à commuer en travaux forcés certaines condamnations à mort, mais ni lui, ni Maria Deraismes ne parvinrent guère à épargner aux communardes la déportation. À l’instar des hommes, les femmes de la Commune revendiquèrent leurs actes et leurs idées.

Ainsi, Louise Michel présente une restauratrice, Élodie Richoux, qu’elle connut en prison, qui fit élever une barricade avec des statues pour les églises : « [….] pour cela, on l’avait arrêtée, très bien vêtue, gantée, prête à sortir de chez elle ; elle sortit en effet, pour ne rentrer qu’après l’amnistie. » À son procès, lorsqu’il lui fut demandé : « C’est vous qui avez fait porter sur les barricades les statues des saints ? » Elle répondit : « Mais certainement, les statues étaient de pierre et ceux qui mouraient étaient de chair. »

Louise Michel défie ses juges : « Puisqu’il semble que tout coeur qui bat pour la liberté n’a droit qu’à un peu de plomb, j’en réclame ma part, moi ! » Jusqu’au bout, elle provoque : « J’ai fini. Si vous n’êtes pas lâche, tuez-moi ! ». Comme en écho, Marie Chiffon à son procès : « Je vous défie de me condamner à mort, vous êtes trop lâches pour me tuer ! »

 

Conclusion

Après 48 heures d’affilée sur une barricade, le 23 mai, Nathalie Lemel commente auprès d’un témoin : « Nous sommes battus mais non vaincus ». Plus tard, Louise Michel : « La Commune était morte, mais la Révolution vivait. », ou, pour le dire en chanson avec Jean Roger Caussimon :

 

La Commune est en lutte
texte de Jean-Roger Caussimon, musique de Philippe Sarde « [….]

Contributeur(s) initial(ux)

Picardia ; Guermont, Marie

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