Femme Barbier, de Méry

Une héroïne picarde sous la Révolution, 1793

La femme Barbier, de Méry, héroïne d’un jour fut fêtée à Clermont-de-l’Oise le 10 brumaire an II (31 octobre 1793). Elle représente un modèle de construction d’une figure révolutionnaire à usage populaire, destinée à faire pièce à celles du catholicisme royaliste et contre-révolutionnaire


Extrait du PV de la fête en l’honneur de la femme Barbier
 

Aux victimes catholiques de la Révolution exaltées par l’Eglise aux 19e et 20e siècle, telles Julie Billiart de Cuvilly (1751-1816), fondatrice des Sœurs de Notre-Dame à Amiens en 1803, ou les 16 Carmélites de Compiègne guillotinées à Paris le 17 juillet 1794, les patriotes picards opposèrent des héroïnes issues du peuple, révélées par l’effort de guerre de l’an II, dans la lignée de Jeanne Hachette ou des « rosières » réactivées à Salency dans le Noyonnais avant 1789.

Cette valorisation de figures féminines locales contemporaines visait à contrebalancer l’image négative de femmes restées sous l’influence des prêtres et peut-être à compenser le maintien de leur minorité politique, non sans poser la question de leur pleine citoyenneté. On trouvera donc en Picardie moins de « sainte républicaine » à la manière d’une Perrine Dugué dans le Maine (1779-1796, « sainte bleue » victime des « blancs » de l’ouest), que des femmes d’action mises en exergue par les sociétés populaires et les agents du pouvoir central en 1793-1794.
 

 

Extrait du procès verbal

L’exemple le plus original en notre région fut celui de la femme BARBIER de Méry (Méry-la-Bataille depuis 1932, en souvenir de la contre-offensive du printemps 1918), qui fit l’objet de la grandiose fête civique du 10 brumaire an II (31 octobre 1793) à Clermont-de-l’Oise, dont on a conservé le copieux procès-verbal imprimé : « Ce jourd’huy dixième jour de Brumaire, l’an deux de la République Française, une, indivisible et impérissable, la Société Républicaine de Clermont Département de l’Oise, au milieu d’un concours immense de Citoyens du District, a célébré une fête en l’honneur de la liberté, l’égalité, l’union et toutes les vertus civiques. La société Républicaine de l’Unité de l’Oise (Liancourt) invitée à cette fête, une députation de celle de Clermont se rendit au devant d’elle ; un de ses membres dit, »Citoyens frères et amis, nous honorons en vous les vertus civiques dont vous venez célébrer la fête avec nous« .

Arrivées sur la route de Paris, lieu de la réunion, le Citoyen Scellier juge de paix et membre de la société populaire de la commune de Clermont dit au peuple assemblé, citoyens, je vous présente la femme Barbier qui, lorsque je fus à Méry pour les subsistances, prononça ces paroles que vous n’entendrez pas sans émotion ; Républicain, tu nous a électrisé, nous aimions déjà beaucoup notre patrie et nos frères, tu viens encore d’augmenter en nous ce sentiment, on manque de voitures et de chevaux, eh bien mes sœurs, prenons des sacs et, (faisant un geste expressif) allons porter du bled sur notre dos à nos frères de Paris. Citoyens, cette action sublime a excité notre reconnaissance et la couronne civique lui a été décernée. Une députation des Sociétés populaires accompagnée de Renouf commissaire du conseil exécutif s’est rendue à Méry pour couronner cette femme vertueuse qui, recevant l’accolade, nous dit, de tout mon cœur, ô douce fraternité, l’on ne se connaît pas, cependant on s’aime de toute son âme, dès lors qu’on est patriote. Renouf a peint la sublimité de cette action dans les termes les plus énergiques : Citoyens, a-t-il dit, commissaire du conseil exécutif pour les subsistances, j’ay fait hier punir un membre d’une commune qui s’est refusé d’obéïr à la loi ; si toutes les communes en avaient âgi ainsi, nos braves deffenseurs seraient morts de faim, dans le moment même où leur valeur expulsait nos ennemis du territoire de la république, préparait la république universelle ; et forçait MONSEIGNEUR le prince de Cobourg à convenir que les français sont de fiers républicains ; mais aussi si toutes les communes avaient fait comme celle de Méry, si toutes les femmes avaient fait comme la femme Barbier, les réquisitions eussent été inutiles, il n’eût pas été besoin de commissaire, nos armées, ainsi que la commune de Paris, cette grande armée de 800 000 hommes, eussent été abondamment approvisionnés. C’est dans cet instant, Citoyens, qu’en présence d’une foule immense de la commune de Méry et de celles environnantes, au milieu des cris de vive la République, vive la montagne, vivent les sans-culottes, la femme Barbier a reçu la couronne de chesne que son dévouement lui a mérité. J’arrive avec elle, citoyens ; cette femme vertueuse vient participer à notre fête ». […] Le procès-verbal décrit le cortège ouvert par « un groupe de cavalerie » suivi de tambours, d’un « détachement de la force armée de Clermont », un 3° groupe de « sans culottes costumés à l’antique » portant l’inscription « L’Union fait la force » et un faisceau « emblême de l’union des Français », un 4° groupe de musiciens, de citoyennes « en blanc portant les couleurs nationales » et d’enfants, « l’espérance de la patrie » ; au centre, les sociétés populaires de Clermont et Liancourt « environnaient la citoyenne Barbier, et conduite par leurs Présidents, elle annonçait au peuple dans cette position que c’est dans l’enceinte des sociétés Républicaines que la vertu paraît dans tout son éclat et qu’elle y trouve sa récompense » ; enfin, « les bustes de Marat, Le Pelletier et Brutus portés par des citoyens vétus à l’antique offroient au peuple l’exemple du courage et des vertus républicaines » […] « des jeunes citoyennes vétues de blanc, les cheveux flottans, et ornées de rubans tricolors, portoient l’urne funèbre de Marat et Le Pelletier, exprimant par leur silence la douleur du peuple français » […] « Arrivés au pied de la montagne qui venoit d’être élevée pour figurer celle où s’est consolidée la liberté Française une très belle femme nommée Goux, ci-devant religieuse en robe blanche descend d’un char couvert d’une draperie aux trois couleurs ; Renouf la conduit sur le haut de la montagne, il la place debout sur une éminence préparée : là, tenant en sa main gauche une pique surmontée du bonnet de la liberté, elle pose sa main droite sur la tête de la citoyenne Barbier ; Citoyens dit Renouf, »apprenez par cet emblême, que la liberté est toujours appuyée sur la vertu« . Des vieillards et des enfants au milieu desquels était placé l’acte contitutionnel, des mères de famille recommandables par leur fécondité et portant dans leurs bras l’espérance de la République environnoient la montagne. Les membres des autorités constituées, ornés de leurs marques distinctives étaient confondus dans les groupes et donnoient le bras aux femmes des artisans sans culottes ; l’air retentit de toutes parts de chants harmonieux et civiques. Un enfant est apporté par Orain brave sans-culotte de la Société pour être offert à la liberté et recevoir à ses pieds le baptême civique ; quatre jeunes filles en blanc le reçoivent des mains de deux prêtres mariés sur un drapeau tricolor portant cette inscription, TREMBLEZ, TYRANS, LA FRANCE EST LIBRE, L’UNIVERS ENTIER LE DEVIENDRA. L’enfant reçoit les noms de BRUTUS, MARAT, LE PELLETIER, BARBIER »2 […] Il paraît qu’ à cet instant, selon l’adresse à la Convention, le curé Sallentin de Mouy « rempli d’estime » proposa sa main à Angélique Goût. Le procès-verbal de la séance du 24 brumaire (14 novembre 1793) de la Convention place plutôt l’événement en apothéose de la fête, cloturée par un banquet et un bal dans l’église, après les nombreuses cérémonies3 et péripéties évoquées dans la suite du procès-verbal. La liesse populaire y fut endeuillée par la mort vers minuit d’un brave patriote « infirme et trop pesant pour éviter le coup », touché par l’arbre de la féodalité abattu après le baptême et le lâcher de colombes de la liberté.

Le procès-verbal de ce modèle de fête civique, approuvé par la société populaire, qui en vota l’impression et l’envoi massif, paraît avoir été rédigé par le commissaire Renouf, qui enjoliva le récit et les discours : il paraît douteux que « La citoyenne Barbier, du haut de la montagne, promenant ses regards sur tout le peuple assemblé », se soit spontanément exclamée : « frères et amis, que ne puis-je, nouvelle Judith, exterminer d’un seul coup tous les Holophernes coalisés contre ma patrie ? que ne puis-je, comme Samson, armer ma main de la machoire d’un âne pour massacer tous nos scélérats ennemis, bien dignes du nom de cousins germains des philistins ». C’était plus un sermon de curé (Renouf était un ci-devant prêtre) que le langage d’une femme du peuple rural ! Mais qui était au juste notre héroïne picarde, précurseur de Stakhanov au féminin ? Gros village du plateau picard fromenteux, Méry eut une histoire révolutionnaire agitée par de vifs conflits sur les droits seigneuriaux, donnant lieu à l’intervention de Babeuf, qui y rédigea sa célèbre Pétition sur les fiefs, seigneuries, cens et champarts en février 1791. Les BARBIER étaient une famille de laboureurs, dont un représentant, Claude Joseph, fut maire sous le Consulat et l’Empire. Une référence dans l’état civil de Méry, comme témoin d’un acte de naissance, le 14 vendémiaire an III (5 octobre 1794), dévoile l’identité de « Marie Louise Victoire POULET, ditte femme BARBIER, maîtresse de pension, âgée de quarante et un ans, domiciliée à Méry », avec sa signature au bas de l’acte, dont la graphie atteste une maîtrise de l’écrit peu commune chez une femme du peuple rural de même que sa profession. C’était donc une citoyenne d’âge mûr, indépendante et de bonne instruction, ce qui éclaire d’un autre jour son héroïsation et son rôle dans la fête du 10 brumaire an II. En pleine période de reprise en main des départements par le pouvoir central, d’anxiété pour l’approvisionnement de Paris et des armées, à l’aube de l’offensive déchristianisatrice qu’elle inaugure à Clermont, cette célébration conjointe des martyrs nationaux et d’héroïnes locales dont les figures contrebalançaient avantageusement l’image féminine traditionnelle, était une opération très réussie de communication révolutionnaire, sinon une habile manipulation du peuple par le commissaire et ses relais jacobins.

Héroïne d’un jour restée à l’honneur tout au long de l’an II, la femme BARBIER de Méry représente un modèle de construction d’une figure révolutionnaire à usage populaire, destinée à faire pièce à celles du catholicisme royaliste et contre-révolutionnaire. Elle apparaît en 1793 comme l’antagoniste de Julie BILLIART de Cuvilly, dont l’influence locale était palpable en 1791-1792, même si le nom de cette dernière fut généralement occulté. Et la coïncidence géographique est troublante, les deux villages étant contigus ! Par delà ces rapprochements, l’héroïsation féminine révolutionnaire ou contre-révolutionnaire posait la question de la place de la femme dans la société et de son accession à la citoyenneté, objet de débat dans les sociétés populaires, comme à Beauvais ou Compiègne. L’un des grands arguments des adversaires du vote des femmes était leur réputation de soumission à l’influence des prêtres ; leur faire incarner la Liberté ou la Raison dans les fêtes civiques de l’an II, honorer leur engagement au service de la Patrie en danger, était-il un simple succédané au maintien de leur minorité civique ou un authentique pas vers leur émancipation politique ?
 

Une héroïne picarde sous la Révolution, la femme BARBIER de Méry, fêtée à Clermont-de-l’Oise le 10 brumaire an II (31 octobre 1793) par « Jacques Bernet », publié le 10/06/09

 

 

 

Contributeur(s) initial(ux)

Picardia ; Bernet Jacques

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