Dorgelès, Roland

Journaliste, romancier, et combattant

C’est vrai, on oubliera. Oh ! je sais bien, c’est odieux, c’est cruel, mais pourquoi s’indigner : c’est humain... Oui, il y aura du bonheur, il y aura de la joie sans vous, car, tout pareil aux étangs transparents dont l’eau limpide dort sur un lit de bourbe, le coeur de l’homme filtre les souvenirs et ne garde que ceux des beaux jours. La douleur, les haines, les regrets éternels, tout cela est trop lourd, tout cela tombe au fond...
On oubliera. Les voiles de deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le coeur consolé de ceux qu’ils aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la deuxième fois.
Non, votre martyre n’est pas fini, mes camarades, et le fer vous blessera encore, quand la bêche du paysan fouillera votre tombe.
Roland Dorgelès, Les croix de bois.


Roland Dorgelès en 1923 Crédits : Bibliothèque nationale de France

Roland Lecavelé, dit Roland Dorgelès, est né le 15 juin 1885 à Amiens, et mort le 18 mars 1973 à Paris. Journaliste et écrivain, il est membre de l’Académie Goncourt, qu’il préside de 1955 à 1973.

Après de brèves études à l’École des beaux-arts de Paris, il choisit le journalisme, et mène, dans le Paris de la Belle Epoque, une vie de bohème, ponctuée de canulars ... En 1910, avec ses amis du cabaret du Lapin Agile, il organise une énorme farce : il fait passer, à l’occasion du Salon des indépendants, un tableau peint par la queue d’un âne pour l’œuvre d’un jeune surdoué, Joachim-Raphaël Boronali (anagramme d’Aliboron...), et l’intitule Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique !

Les Croix de bois, « Je hais la guerre mais j’aime ceux qui l’ont faite ».


Poilu à la baïonnette Crédits : Dessin de poilu, anonyme

1914, c’est la guerre. Réformé deux fois, il réussit à s’engager dans l’infanterie, arme dans laquelle il participe aux combats entre août 1914 et l’été 1915. Il participe à une attaque très meurtrière près de Berry-au-Bac dans l’Aisne) en 1915 . C’est de cette expérience dans les tranchées -il noircit des carnets de notes...- que nait une de ses oeuvres majeures, Les Croix de bois.

Cette oeuvre, à la fois réaliste et romancée, décrit sans recherche particulière d’écriture la vie quotidienne des poilus pendant la Grande Guerre. Aucune bataille restée dans la mémoire collective n’est mentionnée, ce qui rend son récit universel et transposable à n’importe quel secteur du front. L’absence d’élément chronologique précis renforce cet effet.

On a souvent rattaché les Croix de bois au courant de littérature pacifiste de l’époque, auquel appartiennent également des œuvres comme Le Feu , de Barbusse, La Vie des martyrs, de Duhamel, À l’ouest rien de nouveau, de E. M. Remarque.
Les Croix de bois valent à Dorgelès, publié en 1919, à la fois la gloire et le prix Femina. Il lui manque deux voix pour obtenir, la même année, le prix Goncourt, face, il est vrai, à L’ombre des jeunes filles en fleurs, de Proust.

Le réveil des morts

Beaucoup moins connu, et reconnu, que Les Croix de bois, le Réveil des morts, écrit en 1923 par Dorgelès, raconte le retour à la vie des régions ’mortes’, et de la réappropriation, en Picardie, des ’zones rouges’.

Picard, l’écrivain choisit un des secteurs martyrs de la Grande guerre, le Chemin des Dames. La guerre est finie, mais les villages sont rasés, les champs et les forêts truffés de munitions, de débris et de morts, que des travailleurs chinois et des prisonniers allemands déterrent, identifient, pour qu’ils reçoivent une sépulture.

Les sinistrés, revenus dans leur foyer détruit, survivent, s’impatientent et luttent dans des maisons de tôle et de carton. La solidarité côtoie l’individualisme, et la générosité, l’âpreté au gain. Ce roman est à la fois un témoignage passionnant sur les années de reconstruction dans la Picardie dévastée, et un hommage aux poilus, martyrs de 14-18 et frères d’armes de Dorgelès.
« Rien n’eut raison de leur endurance. On rentrait à Craonne, on remuait la terre à Laffaux, Berry-au-Bac commençait à revivre, et à Sancy, où le mur le plus haut se dépassait de la tête, des hommes sortaient les morts des caves pour y dormir… »

Roland Dorgelès, une oeuvre éclectique

Après son affectation dans l’infanterie, Dorgelès devient élève pilote, en 1915, est nommé caporal, et décoré de la croix de guerre...

En 1917, il entre au Canard Enchaîné, et publie dans ce journal une satire « La Machine à finir la guerre ». Il écrit des articles de la même veine, où les profiteurs de guerre, les députés, les forces de police sont particulièrement visés, ainsi que ceux qui diabolisent les bolcheviques.

Au regard de la postérité, Roland Dorgelès risque de ne rester que comme l’auteur d’un seul livre, Les Croix de bois.

Et pourtant, son oeuvre est foisonnante, et s’articule autour de trois thèmes :

  • la guerre et l’après-guerre, qui lui inspireront, entre autres, le Réveil des morts (1923), Drôle de guerre (1939), Retour au front (1940) ...
  • les voyages, qui lui fourniront la colonne vertébrale de récits comme Sur la Route mandarine (1925), Route des tropiques (1944)...
  • les souvenirs de l’époque insouciante de l’avant-guerre enfin, d’où naîtront Bouquet de bohème (1947), Au beau temps de la Butte (1962), notamment.

En 1939, il devient correspondant de guerre pour Gringoire. C’est lui qui serait à l’origine de l’expression « Drôle de guerre » qui restera à la postérité.
En 1955, après le décès de Colette, il est élu président de l’Académie Goncourt, fonction qu’il occupe jusqu’à sa mort en 1973.

Roland Dorgelès a donné son nom à une distinction littéraire délivrée par l’association des Ecrivains combattants, dont il fut le président. Le prix Roland Dorgelès, créé en 1995, est attribué aux professionnels de la radio et de la télévision « qui se sont particulièrement distingués dans la défense de la langue française. »

Contributeur(s) initial(ux)

LAVAL Nadine

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