Cosserat

Pierre, Eugène et Oscar, les fondateurs de la dynastie Cosserat

Pierre, Eugène et Oscar Cosserat ont bâti un empire textile qui a porté la renommée du velours d’Amiens à travers le monde pendant 200 ans.

Pierre Cosserat, le père fondateur


Pierre Cosserat, portrait - 1767-1832 Crédits : Inventaire général-Région Picardie

Né en 1767 dans les Vosges, d’une famille de cultivateurs d’origine lorraine, il se forme très tôt au négoce. C’est passablement désargenté qu’il ’débarque’ à Amiens en 1789. Il a 22 ans. Amiens est une des capitales du textile, et il se marie, en 1794, avec la fille d’un marchand-fabricant de velours.
Lorsque Pierre Cosserat ouvre, quelques semaines plus tard, sa propre entreprise de fabrication et de négoce de velours de coton et de calicots (toile de coton), il pose la première pierre de l’empire Cosserat.
Il s’installe dans un quartier commerçant d’Amiens, rue Saint-Martin-aux-Waides, et sa clientèle aisée peut ainsi profiter de ses « articles d’Amiens », étoffes de laine mélangées de qualité moyenne, et de tissus de coton ... Il se spécialise ensuite dans les velours gaufrés d’Utrecht destinés à l’ameublement, puis contrôle la production de velours de coton et de velventines (velours lisses), et installe quelques métiers dans son habitation.

Le velours, tissu ’bourgeois’, est entré en mode grâce à Napoléon 1er, tant pour l’ameublement que pour l’habillement. Il est tout aussi élégant que le velours de soie de Lyon ; il est, surtout, moins coûteux ! Son velours et ses tissus, Pierre Cosserat les fait fabriquer dans les campagnes proches d’Amiens.

La maison Cosserat connaît un franc succès, et s’agrandit, tant sur le plan professionnel que personnel : trois enfants vont naître dans le foyer familial, situé au sein de l’entreprise, Amélie, Narcisse et Eugène.

Eugène Cosserat, l’industriel.


Eugène Cosserat - 1800-0887 Crédits : Inventaire général-Région Picardie

Il entre au service de l’entreprise à 17 ans. Très tôt, Pierre Cosserat a pris soin de former son fils au métier d’entrepreneur : il souhaite en effet que la maison familiale perdure. Eugène épouse une fille de banquier, Zoé Ledieu, ils auront trois enfants, Eugénie, Octavie, et Oscar.

A la mort de son père en 1832, Eugène devient le seul patron de l’entreprise familiale. Il crée un tissage en bordure des bras de la Somme, dans le quartier Saint-Leu. Des étoffes de soie et de laine y sont fabriquées avec des métiers Jacquard (*1) qu’il est le premier à introduire à Amiens, alors que la France entière utilise ces métiers mécaniques depuis leur invention à Lyon au début du XIXe siècle.

Nouvelle innovation : Eugène Cosserat est l’un des premiers entrepreneurs amiénois à s’équiper d’une machine à vapeur, et ouvre un atelier plus grand, rue des Augustins. Puis, en association avec Gabriel Marest, un proche, architecte renommé d’Amiens, il crée une filature de lin de sept hectares à Saleux, petit bourg au sud d’Amiens. Vraisemblablement avec l’aide de l’industriel écossais John Maberly, qui vient de s’installer à Montières, Eugène Cosserat introduit les métiers à filer anglais à Amiens, en contrebande, car les Anglais en interdisent l’exportation... Un certain Edouard Gand (*2) fit ses premiers pas dans l’industrie du textile, dans l’usine de tissage de la rue des Augustins.

La filature de Saleux se développe. Pour éviter aux ouvriers les trajets domicile-travail, et les contrôler davantage ..., il fait construire des maisons ouvrières dès 1846, soit 14 ans avant les frères Saint à Flixecourt. En 1856, la manufacture compte cinq ateliers, et 295 ouvriers. Il ouvre une ’classe du soir’ pour ses ouvriers, qui leur permet d’acquérir les ’bases’ : lecture, écriture, calcul ... Il est alors perçu comme un patron exigeant, mais juste, et bon pour ses ouvriers.

Son esprit innovant le fait traverser la Manche, étudier les plans et le fonctionnement des usines textiles anglaises, et leurs métiers à tisser le velours. En 1857, il crée, à 57 ans, la première fabrique de tissage mécanique du velours, qu’il installe sur les bords de la Selle, non loin de la fameuse ’usine des Anglais’ de son ami Maberly.

Eugène Cosserat cesse toute activité entrepreneuriale à 70 ans, pour se consacrer à la vie publique. Car Eugène Cosserat a été député, candidat officiel de l’empereur, en 1863 ; il est conseiller municipal d’Amiens, premier président de la Société Industrielle, et président de la Chambre de Commerce....

Oscar Cosserat, le bâtisseur


Oscar Cosserat - 1830-1910 Crédits : Inventaire général-Région Picardie

Oscar Cosserat est associé dès 25 ans à la direction de l’entreprise, dont il prend seul la responsabilité à 41 ans. Il croit en l’avenir, il voit grand ! Nouveaux terrains, nouvelles machines.. ; après la mort de son père, il se retrouve à 61 ans à la tête de trois grandes usines, et d’un immense patrimoine foncier et financer. Il multiplie les nouveaux équipements : éclairage électrique à Saleux et au faubourg de Hem, raccordement au réseau ferroviaire sur le faubourg de Hem, création de bureaux et de réfectoire ...

Oscar Cosserat souhaite également diversifier sa production de velours. En sus du velours côtelé, destiné à la fabrication de vêtements de travail, il veut produire du velours lisse pour l’ameublement et l’habillement, velours dont la technique industrielle est un secret, jalousement gardé par les Anglais, et introduire la coupe mécanique du velours... Son fils Pierre achète les brevets à Manchester, et c’est parti pour la construction, à Montières, d’une immense usine, avec sa salle des 500 métiers à tisser, alimentés par une machine à vapeur de 1000 chevaux, l’une des deux plus grandes d’Europe. Ce site est aujourd’hui classé à l’inventaire des Monuments historiques. « (Je vous remercie) après notre visite de votre magnifique établissement. J’en suis sorti émerveillé ; (...) La partie matérielle de votre usine (...) est portée aux dernières limites du progrès industriel. (....) La partie morale, vous devez en être fier. Pour moi, c’est la question sociale résolue autant qu’elle peut l’être ; ce sont les rapports entre patrons et ouvriers réglés comme le seraient ceux d’une grande famille. » (Jules Verne, 1893).


Usine Cosserat de Montières - Région Picardie, T. lefébure

A cette époque, les usines d’Amiens emploient 800 ouvriers. Les tissages du faubourg de Hem sont une véritable petite cité, avec ses rues, ses places, ses ponts et ses jardins.
Enfin, à la fin du XIXe siècle, la maison Cosserat fonde sa propre teinturerie.

Eugène et Oscar Cosserat, entrepreneurs, citoyens, et pionniers du paternalisme

Ils vivent aisément, mais sans ostentation. Tous deux ont une demeure à Amiens. Oscar, en effet, fait construire pour son usage l’Hôtel Cosserat, rue des Rabuisson (actuelle rue de la République), mais aussi, le Pavillon Cosserat, son pied-à-terre à Saleux, où il côtoie ses ouvriers. Le vaste jardin anglais du Pavillon Cosserat, à une époque où la botanique est en vogue, est un oasis de nature, au coeur de la cité industrielle.

Leur train de vie est modeste, et ils restent secrets sur leur histoire, à l’inverse de grands entrepreneurs comme les frères Saint : monographies à la gloire de la famille Saint, vaste château à Flixecourt ...

Eugène Cosserat est un entrepreneur, mais aussi un homme engagé, bonapartiste, conservateur, et profondément religieux. Il participe ainsi à la création du collège jésuite de la Providence. Les Cosserat contribuent à la réfection de nombreuses églises (Saint-Roch et Saint-Rémi à Amiens, église de Saleux). Ils offrent aux ouvriers des cours de catéchisme, envoient les plus méritants en pèlerinage à Rome. des religieuses enseignent, soignent ...

L’argent des Cosserat est principalement réinvesti dans l’entreprise, ou consacré à améliorer le sort des ouvriers... en leur donnant, d’abord, un travail : 600 personnes sont employées par les Cosserat en 1860 ; ils multiplient les logements ouvriers, à Saleux, où un important parc immobilier est constitué, dont Oscar Cosserat décide qu’il pourra être racheté per les locataires, en payant par annuités. Des maisons ouvrières sont construites également à Saint-Roch.

L’entreprise Cosserat traversera tous les conflits du XXe siècle, notamment grâce à l’action de Maurice (1861-1940) et de Pierre (1864-1944). Reprise en 2004 par l’entreprise familiale allemande Cord & Velveton, alors qu’elle se trouvait en redressement judiciaire, elle fermera définitivement en 2012.
Cosserat est le symbole d’une industrie du velours qui a su s’adapter pendant près de deux cents ans aux crises politiques, économiques, sociales... Elle symbolise aussi le capitalisme familial, caractéristique de la révolution industrielle, qui fut si souvent victime de la dernière crise économique.

*1 La machine Jacquard combine plusieurs techniques pré-existantes : le ruban perforé de Basile Bouchon, inventeur d’un métier à tisser semi-automatique (1725) ; le chapelet de cartes perforées – reliées entre elles pour interpréter le motif – de Jean-Baptiste Falcon (1728) ; le cylindre perforé – pour la fabrication de la chaîne – de Jacques Vaucanson.
Grâce cette technique, il est possible pour un seul ouvrier de manipuler le métier à tisser, au lieu de plusieurs auparavant.
(La possibilité de la programmer, par utilisation de cartes perforées, fait qu’il est parfois considéré comme l’ancêtre de l’ordinateur.)
Les cartes perforées guident les crochets qui soulèvent les fils de chaînes. Elles permettent de tisser des motifs complexes.

*2 Technicien de l’industrie du textile, Edouard Gand (1815-1891), a d’abord travaillé dans une fabrication de tissus Jacquart avant d’exercer à partir de 1839 la profession de dessinateur industriel et de liseur de cartons Jacquard.
Il publie plusieurs ouvrages sur la fabrication des velours de coton, et mène campagne pour la création d’un enseignement technique dont il est le premier, au milieu du XIX ème siècle, à comprendre l’importance.
C’est sous son influence qu’en 1861, les industriels d’Amiens créent la société industrielle où il professera un cours « théorique et pratique de tissage » et un cours de « dessin de fabrique ».
Ses méthodes d’enseignement seront adoptées par diverses sociétés de France et d’Italie.

Contributeur(s) initial(ux)

LAVAL Nadine ; B. Fournier

Vos commentaires

  • Le 15 février 2016 à 17:46, par Burnichon En réponse à : Cosserat

    15/02/2016
    bonjour
    avez vous des photos du matériel textile de l’usine de velours ou des détails sur les machines ?
    amicalement.
    Burnichon

    Répondre à ce message

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