Clermont sous l’occupation prussienne

Oise

Vue de Clermont, la guerre de 70 à la loupe.


Batterie française dans la guerre Franco-Prussienne de 1870 Crédits : Brown University Providence

L’Année Terrible (1870-1871)

Pour les non-spécialistes, la guerre de 1870 est une guerre un peu oubliée, très rapidement survolée dans les livres scolaires lorsqu’elle est évoquée.

On parle assez peu la guerre de 1870, d’abord parce que c’est la France qui l’a déclarée, sans être réellement agressée ou entraînée par une quelconque alliance, ensuite parce qu’il s’agit d’une défaite. Deux caractéristiques qui n’inspirent ni l’enthousiasme, ni la fierté. Mais, on évoque aussi assez peu cette guerre de la fin du XIXe siècle, parce que la guerre suivante, celle de 14, contre le même ennemi, par sa durée, par son ampleur mondiale, par son horreur dans le nombre des victimes, éclipse celle qu’on pourrait qualifier de dernière guerre ancienne.

Et pourtant cette guerre va être à l’origine de la IIIe République et de la Commune de Paris, dont il sera question dans ce colloque. Pour bien situer le conflit, permettez-moi une introduction sous forme de rapide chronologie menant à la guerre de 1870 entre la France et la Prusse.

A la chute du 1er Empire, le Congrès de Vienne de 1815 redessine les grands équilibres européens, sous la houlette des principaux vainqueurs, le Royaume Uni, l’Empire d’Autriche et la Russie.

La France est isolée, entourée d’une Italie toujours morcelée et principalement sous la botte autrichienne, entourée des principautés et royaumes germanophones eux aussi sous influence autrichienne et entourée enfin quelques années plus tard par une création nouvelle, la Belgique, souhaitée par l’Angleterre pour contenir toute tentative d’expansion de la France vers le nord.

Ces grands équilibres sont plutôt instables, notamment en Europe centrale où se confrontent les intérêts de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche. Avec l’accession au pouvoir de Louis Napoléon Bonaparte, d’abord élu président de la IIe République, puis devenant Empereur par un coup d’Etat, la France va avoir de nouvelles ambitions en matière de politique étrangère. Répétant partout que l’Empire c’est la paix, Napoléon nous entraîne dans plusieurs conflits : guerre contre la Russie aux côtés des Anglais pour les empêcher d’accéder à la Méditerranée, guerre contre l’Empire austro-hongrois pour aider à l’unification italienne. Guerre aussi au Mexique, pour y installer un Empereur européen et contrer l’influence américaine. Pendant ce temps-là, une puissance s’élève en Europe centrale, le royaume de Prusse. Ayant pris au nord quelques comtés au Danemark, la Prusse écrase au sud très rapidement le vieil empire austrohongrois, et tend à devenir le royaume qui va fédérer tous les Etats germanophones, même ceux du sud, traditionnellement liés à l’Autriche.

Pour le premier ministre prussien Bismarck, une nouvelle guerre, à l’ouest maintenant permettrait justement de prendre l’hégémonie sur les États allemands du Sud et, pourquoi pas, consolider le tout sous un nouvel Empire.

En 1870, le Second Empire présente quelques essoufflements. La Révolution industrielle, liée au développement du chemin de fer et du crédit bancaire, a transformé le territoire et la société. Le commerce, l’industrie, l’administration encadrent le pays et font émerger une classe moyenne désireuse de davantage de liberté politique et une classe ouvrière surexploitée attachée à un partage plus équitable des richesses, lesquelles apparaissent clairement notamment dans le renouveau urbain et un mode de vie semblant reconstituer les pratiques de l’Ancien Régime monarchique.

En février 1870, un scandale éclate, touchant de près l’Empereur : son cousin germain tue un journaliste républicain, dont les obsèques ont failli tourner à l’insurrection. Napoléon III est contraint d’accorder davantage de libertés institutionnelles, nomme un Premier Ministre qui était républicain au début de l’Empire et nomme des ministres parmi les parlementaires. Il fait ratifier ses choix par un plébiscite largement remporté, sauf à Paris et dans les grandes villes. Les bonapartistes partisans d’un régime fort sont eux très mécontents.

En juillet, un Maréchal espagnol, à la tête d’une révolution, cherche un nouveau souverain pour son pays et ne trouve pas mieux que de proposer la couronne à un prince de la famille Hohenzollern, un cousin du Roi de Prusse.

Dans les milieux politiques parisiens, cette proposition est inacceptable, cela revient à encercler la France, comme au temps de Charles Quint qui régnait en Europe centrale et sur la péninsule ibérique.

Bismarck d’un côté, de l’autre les partisans d’un Empire français fort (comme les partisans du Premier Ministre ne voulant pas être en reste et paraître faibles), tous pensent qu’une guerre est inéluctable et même souhaitable.

Et en quinze jours d’échanges diplomatiques et de menaces, Napoléon est poussé à déclarer la guerre à la Prusse. Et c’est toute la Confédération germanique des États du Nord de l’Allemagne rejoints par les États du sud qui y répondent.


Uniforme français Crédits : wikicommons

« Pas un bouton de guêtre ne manque sur les uniformes de nos soldats » fait-on dire au Ministre de la guerre de l’époque. En fait, la France n’est absolument pas prête à cette guerre que l’on pense courte et facile. L’armée de métier, principalement levée dans les campagnes pour des contrats de sept ans, est réduite ; l’organisation est catastrophique puisqu’on demande aux appelés de rejoindre non des points de regroupement mais directement les lieux d’affectation. Le ravitaillement, les équipements, les armements même, tardent à être acheminés.

Alors en quelques semaines meurtrières, nos principaux corps d’armée de métier sont défaits, plusieurs places fortes où se sont concentrées dangereusement nos troupes sont encerclées par l’ennemi tandis qu’il avance vers l’ouest. Bientôt Napoléon pris au piège avec 100 000 soldats au coeur de Sedan est contraint de capituler.

Paris s’agitait face au recul de nos troupes. Apprenant la capitulation de l’Empereur, la réaction est immédiate : une foule occupe le corps législatif, réclame la République. Tous les élus se dispersent mais les députés parisiens vont à l’Hôtel de Ville proclamer la République : nous sommes le 4 septembre 1870, soit moins de deux mois après la déclaration de guerre.

L’occupation de Clermont par les Prussiens

A Clermont, on a suivi tous ces événements d’assez loin. A l’arrivée de l’été, personne ne songe à un quelconque conflit sur le territoire national. On se préoccupe d’un printemps très chaud, qui a failli gâcher les récoltes, a incité les éleveurs de bétail à vendre leurs bêtes, faute de quoi les nourrir, et le mécontentement populaire, relayé par la presse locale, est concentré sur les bouchers dont les prix continuent indument à grimper alors que le nombre de bêtes abattu n’a jamais été aussi élevé.

La déclaration de guerre n’empêche pas la municipalité d’organiser la traditionnelle fête patronale dans le parc du Chatellier, même si elle est écourtée et si on économise la somme consacrée (déjà) au feu d’artifice. C’est cette année-là que la société d’horticulture présente ses productions autour d’un rocher construit de toute pièce par un industriel local. Un concours agricole clôt les festivités.

Au mois d’août, on réorganise et on vote un budget pour la Garde Nationale, sorte de milice bourgeoise, chargée de défendre son territoire. On lève des souscriptions pour des oeuvres charitables au profit des blessés. Mais le département de l’Oise est déjà mis en état de siège. Alors que de nouvelles classes d’âges sont appelées, les journaux racontent que les Prussiens sont à bout de souffle, que les Bavarois souhaitent rentrer chez eux, bref que l’ennemi avance mais s’épuise. Les gardes nationaux, notamment dans les grandes villes protestent de ne pas recevoir d’armement, mais l’Empire n’a aucune confiance dans ces populations laborieuses, promptes à réclamer la République.

Lorsque l’avènement de la République est connu, le conseil municipal de Clermont n’exprime aucune joie, contrairement à la ville de Compiègne. La majorité, dirigée depuis 1847 par Duvivier, est conservatrice.

En octobre, la capitulation de Metz par le Général Bazaine, qui sera condamné à mort pour haute trahison, entraine la perte de 180 000 soldats de métier. La situation est désespérée.

Un conseiller municipal républicain, le docteur Decuignières, surveillé du temps de l’Empire, va voir son destin basculer, puisque dans le courant du mois de septembre, le gouvernement de la Défense Nationale, qui s’est constitué à Paris, change le personnel préfectoral. Decuignières, principal républicain repéré sur Clermont, est nommé administrateur provisoire de l’arrondissement et prend place à la sous-préfecture.

De là, fidèle au gouvernement qui souhaite une insurrection générale de la population face à l’envahisseur prussien qui s’approche de la capitale, il essaie d’organiser la défense du centre-Oise.

Il démet de ses fonctions le conseil municipal, et nomme un comité provisoire qui refuse de siéger. Il incite les propriétaires de chevaux à envoyer leurs bêtes à l’ouest. Et lorsque l’ennemi est signalé à Chantilly, à Compiègne et bientôt à Creil, il demande à l’autorité militaire d’Amiens l’envoi de soldats à Clermont.

Ce sont donc 1400 gardes mobiles de la Marne, armés et équipés, sous les ordres du commandant de Breuil, qui font leur entrée dans notre ville le 25 septembre au soir, dans une liesse immense.

Le 26, Albaret, maire de Rantigny, informe Clermont par télégraphe de la présence des Prussiens sur le territoire de sa commune.

Les mobiles, suivis des gardes nationaux de Clermont et des communes environnantes qui se sont rassemblées dans la ville au son du tocsin, prennent la route de Paris, suivis par les corps de pompiers armés de fusils mais aussi pour certains de piques et de faux.

On laisse par petits groupes des hommes pour couvrir le terrain en arrière-garde et c’est ainsi par exemple que les gardes nationaux d’Agnetz ne font que quelques centaines de mètres, jusqu’à Giencourt, hameau de Breuil-le-Vert, limitrophe de Clermont.

Après les combats de cette journée autour de Rantigny, l’ennemi se replie vers Creil. Les mobiles et les gardes nationaux ramènent triomphalement à Clermont six prisonniers aussitôt dirigés sur Amiens.

Face à cette résistance, l’ennemi prépare ses renforts depuis Creil. Albaret est averti du rassemblement dans la soirée de nombreuses troupes, notamment de cavalerie et prévient à nouveau Clermont.

Mais à minuit, le commandant Breuil décide d’évacuer ses troupes vers Breteuil et laisse donc Clermont sans défense. Le départ semble être précipité puisqu’une partie des armes et équipements est laissée à l’hôtel de ville.

Le lendemain 27 septembre, les Prussiens avancent, ravageant la plaine entre Liancourt, Mouy et Clermont.

Les gardes nationaux de ces communes résistent courageusement attendant en vain l’arrivée des troupes mobiles de Clermont.

Dans cette ville, des milliers de citoyens des communes environnantes sont arrivés et se trouvent désemparés lorsqu’ils apprennent la fuite des mobiles.

Decuignières racontera que la municipalité, suspendue par l’autorité centrale, est absente, tandis que lui, craignant l’émeute, n’a pas d’autres choix devant la détermination de ceux qui veulent continuer le combat que de livrer les armes et munitions dont ils disposent à la sous-préfecture. Il accusera la municipalité d’avoir donné l’ordre à quelques hommes de rester devant l’hôtel de ville pour empêcher la prise des armes abandonnées par les mobiles.

L’ennemi monte vers Clermont en se séparant en deux colonnes : l’une suivant la route nationale 16, l’autre prenant la route de Mouy par Cambronne-les-Clermont puis par Auvillers. Dans ce hameau de la commune de Neuilly-sous-Clermont, où un coup de feu est tiré, l’envahisseur brûle une ferme et une chaumière.

Deux gardes nationaux, attrapés dans les bois, sont abattus.

Depuis Clermont, on aperçoit la fumée des incendies. A la longue vue, on suit bientôt l’avancée des Prussiens. Des drapeaux blancs sont alors hissés sur la ville. Les gardes nationaux partis au-devant des Prussiens comprennent que le sacrifice devient inutile et s’éparpillent dans la campagne. Ceux d’Agnetz traversent ainsi la montagne de Faÿ. L’un d’eux tue un Uhlan en reconnaissance et se fait tuer à son tour.

La colonne ennemie, arrivant directement par la Nationale, traverse la plaine de Giencourt. Des hauts murs de la Maison de santé des frères Labitte on assiste à une scène d’une grande violence : deux habitants inoffensifs, restés là en curieux, sont fusillés.

Les principales rues du centre-ville sont bientôt remplies de soldats : du parc du Chatellier que les Allemands appellent la forêt, à la place saint André (aujourd’hui place Decuignières), l’Occupation commence.

Rue de Condé, actuellement rue de la République, se succèdent les canons tirés par 4 ou 6 chevaux.

Le récit des premiers échanges avec l’envahisseur diverge selon les sources.

Selon les témoignages écrits favorables à la majorité conservatrice du conseil, Duvivier et ses adjoints, drapeau blanc en tête, accompagnés d’Auguste Labitte et de plusieurs autres élus du conseil, n’écoutent que leur devoir et reprennent leurs fonctions, alors même que le conseil municipal a été dissous la veille par « l’autorité d’alors ». Ils sont conduits devant le général Krug et reçoivent les premières exigences de réquisition de vivres et matériels. La délégation municipale, considérée comme otage, est menacée par le Général lui-même d’être fusillée si un seul coup de feu est tiré.

C’est dans la salle du conseil municipal, sous la menace des baïonnettes, qu’ils sont contraints à souscrire aux premières réquisitions et à signer une convention en vue de fournir quotidiennement, moyennant finance, le matériel et les vivres nécessaires aux troupes.

Du côté républicain, on présentera différemment la première rencontre avec l’occupant. En 1891, Decuignières expliquera ainsi que c’est par la volonté de l’armée allemande que le conseil municipal fut rétabli dans ses pouvoirs, alors que lui tenait sa légitimité du Gouvernement de la Défense Nationale, issu du coup de force du 4 septembre 1870.

Il raconte que quelques soldats prussiens se rendent à l’hôtel de ville, mais ne trouvent personne. Ils demandent à parler au bourgmestre. Monte à leur rencontre devant l’hôtel de ville une délégation au sein de laquelle se trouve Decuignières. Duvivier indique que le conseil municipal ayant été dissout,

le seul responsable est l’administrateur provisoire de l’arrondissement, auquel pourtant, jusque-là, il n’avait jamais reconnu aucune autorité. Les Allemands, n’admettant pas qu’une ville reste sans municipalité, présentent toutefois les premières demandes de réquisition à Duvivier.

Tout le monde s’accorde pour reconnaître que ces réquisitions sont lourdes, 38 566 francs et ne sont que les premières d’une longue liste.

Les premiers contacts entre la population et l’envahisseur sont plutôt brutaux. La peur des francstireurs et le contact avec l’avant-garde de l’armée du nord rend les soldats nerveux. Or, la découverte rapide de l’armement abandonné dans l’hôtel de ville les met en colère. Duvivier et Decuignières sont arrêtés, puis relâchés peu après.

Sur chaque maison du centre-ville, à la craie, est noté le nombre de soldats que les familles doivent nourrir. Plusieurs commerces sont pillés, dont la boutique de l’arquebusier. Un aubergiste, physiquement menacé, doit ouvrir quelques tonneaux de vin.

Ce premier contact dure quatre longues heures, avant que l’ensemble de la troupe ne reparte vers Creil, ne laissant qu’un escadron de dragons saxons.

A partir de ce jour, les armées ennemies vont se succéder au fur et à mesure de l’avancée du front vers la Normandie et vers la Somme. Pour les autorités politiques de l’époque, tout espoir de soulèvement s’est rapidement envolé. Il s’agit maintenant de prévenir tout incident, de pourvoir au ravitaillement de tous, population comme troupes d’invasion.

La menace de représailles physiques ou financières est constamment présente dans les relations avec l’occupant, même si à Clermont, les cas d’emprisonnement sont rares.

L’activité municipale s’intensifie et une présence quotidienne des élus est désormais nécessaire. Moins lourde que le conseil municipal, une commission municipale composée du maire, de ses deux adjoints et de quatre conseillers municipaux est formée. Elle se voit dotée d’un rôle important sur l’arrondissement de Clermont, puisqu’à la demande de l’autorité d’occupation elle va décider de la répartition des réquisitions sur les communes de l’arrondissement.

Les archives municipales conservent de nombreuses pièces écrites prouvant le rôle important de médiation entre l’ennemi et la population, tandis que le rôle de l’administrateur provisoire de l’arrondissement, représentant de la République encore combattante semble écarté, tant par la municipalité que par l’occupant. On retrouve en revanche Decuignières participant à l’action en sa qualité de conseiller municipal.

L’autorité municipale va devoir pourvoir :

Au logement des soldats
A l’acheminement des vivres et matériels réclamés
A la poursuite des échanges commerciaux
A la subsistance des classes nécessiteuses
Elle est aussi appelée lors de litiges entre les habitants et les occupants

Le logement des soldats représente une humiliation morale et une charge énorme pour la population, atténuée rapidement par un financement du budget communal. Cependant, en offrant 1,40 F pour chaque soldat hébergé (sans distinction de grade), le conseil reconnaît qu’il est loin de pourvoir à la dépense réelle. Au début, les Allemands choisissent eux-mêmes les maisons, et devant les réclamations des habitants, dès le 10 octobre, une commission municipale est formée. Chaque conseiller est chargé de déterminer sur un quartier les capacités de logement des habitants, en classant aussi la qualité du confort pour héberger les officiers. Bien entendu, durant une année, les plaintes formulées sont nombreuses, comme cette enseignante d’un cours privé qui voit son activité stoppée par le refus des parents d’envoyer leurs enfants, tant que des soldats habitent dans sa maison. La mairie délivre des billets de logement et choisit dans les listes arrêtées à cet effet, selon le nombre de soldats à héberger. Il semble que certains quartiers sont moins prisés que d’autres, puisque le conseil municipal s’en plaint à la fin du mois d’octobre 1870. Les officiers d’intendance ont aussi des exigences pour ne pas mélanger les différents corps d’armée qui parfois stationnent dans la commune. En mai 1871, il faut loger 1700 soldats, alors que la population de la ville à l’époque ne dépasse guère 3600 âmes.

L’approvisionnement des armées sur un sol étranger est d’une importance stratégique majeure. Il ne peut y avoir d’avancée militaire solide et utile que si l’intendance suit. Et pour nourrir les dizaines de milliers d’hommes qui traversent le département et leurs milliers de chevaux, les quantités nécessaires sont énormes. Il semble que le pillage ne soit utilisé durant cette occupation que dans les premiers temps, pour pourvoir à l’urgence. A Clermont, dès le lendemain de l’arrivée des Prussiens, une convention (« Contract ») est signée et reproduite aussitôt par affiche dans la ville. Moyennant finance, l’ennemi réclame d’être livré les mardis et vendredis à Creil des fournitures suivantes : 500 kg de café, 500 kg de sel, 20 tonnes de farine, 25 tonnes d’avoine. Il est précisé que les sacs seront rendus si possible… Une valeur est déterminée par l’armée, payable en thalers (monnaie prussienne)ou en francs, et un cours du thaler est défini. En cas de manquement, 50 000 F seraient réclamés, et ensuite les réquisitions forcées reprendraient. L’autorité municipale de Clermont va jouer un rôle important aux yeux de l’armée, puisque, comme je le disais, c’est elle qui entame les démarches auprès des communes voisines qu’il faut inciter à adhérer pour répartir la charge de l’approvisionnement. Pour éviter les réquisitions autoritaires et non dédommagées, les représentants des communes de l’arrondissement, qui ont pu rejoindre l’hôtel de ville à une réunion organisée par Duvivier, acceptent ce marché.

Toutefois, jusqu’à la fin de l’année 1870, la participation du nord de l’arrondissement est soumise aux aléas de la guerre qui continue. Les gardes mobiles, les gardes nationaux et les francs-tireurs sont encore en activité sur le plateau picard, si bien que des chariots de ravitaillement prenant la direction de Creil sont parfois interceptés et confisqués par l’armée française. D’autres maires se plaignent de subir déjà les réquisitions de l’armée française (comme Sains-Morainvillers en novembre) ou même de l’armée ennemie stationnée sur Beauvais. La poursuite des échanges commerciaux et l’approvisionnement général de la population sont aussi des soucis pour l’autorité municipale. Avant même l’occupation d’ailleurs, le conseil municipal avait exigé que les boulangers de la ville conservent une certaine quantité de stock de farine en prévision de l’invasion. Après l’invasion et passé la stupeur des pillages qui ont suivis, il faut que le commerce reprenne. Dès le 3 octobre 1870, des affiches sont imprimées appelant les marchands et habitants des communes rurales à continuer à fréquenter le marché comme par le passé, les assurant « que les administrations civiles et militaires prendront les mesures nécessaires pour leur accorder aide et protection ». Rapidement on prend conscience que les liquidités circulent peu dans la ville et sans monnaie le commerce est asphyxié. Des bons municipaux sont donc émis début octobre, comme semble-t-il à Compiègne et à Noyon (source : L’année terrible à Compiègne… de L. A. BENAUT). La ville demande à ses habitants d’apporter du numéraire, en échange des bons émis et change alors auprès de l’armée allemande l’argent reçu contre des valeurs de la banque de Prusse. La commission municipale demande aux commerçants de la ville d’accepter de recevoir des bons municipaux, garantissant leur remboursement après la fin des hostilités.

Vers la fin du mois d’octobre une nouvelle émission de bons, à la valeur faciale plus importante, est créée. Aucune trace ne subsiste et aucun témoignage ne vient indiquer de problèmes liés à l’inflation des prix, même si l’on peut supposer que la rareté des marchandises n’entraîne une augmentation des prix.

En revanche pour qu’il y ait commerce, il faut aussi qu’il y ait des consommateurs. Or, l’activité économique est très réduite en cette période d’occupation pour notre région et de guerre aux portes du département de l’Oise. Les moyens de transport sont rares et incertains. L’administration des chemins de fer devient allemande et le siège de Paris de septembre 70 à fin janvier 71 nous coupe des principaux fournisseurs et débouchés. Le service de la poste française est très surveillé, peu sûr et doublé d’un service de poste allemande. Pour les commerçants et artisans, nombreux dans la ville, le problème d’approvisionnement en marchandises et matériaux est crucial. Ainsi le Journal de Clermont passe rapidement de deux feuillets à un feuillet. Pour les quelques industriels, il n’y a souvent pas d’autres moyens que la mise au chômage des employés et ouvriers. Alexandre de Mazade, propriétaire parisien d’une teinturerie à Ronquerolles, raconte comment il est obligé petit à petit de se séparer de ses employés faute de travail et la misère que cela engendre dans les familles. A Clermont, la municipalité prend aussi conscience de cette misère croissante : « la classe ouvrière vit sur ses épargnes ». Elle charge le bureau de bienfaisance d’ouvrir des fourneaux alimentaires afin d’éteindre la mendicité. Bien vite évidemment, le bureau de bienfaisance manque de budget et se tourne vers le conseil municipal. Ce sont finalement les conseillers municipaux eux-mêmes qui avancent l’argent nécessaire au budget communal pour pourvoir à ces fourneaux alimentaires. Des sommes sont également dégagées au cours de l’année 1871 pour employer des chômeurs à l’entretien des rues.

Les Allemands conscients du problème de ravitaillement fournissent des laisser-passer aux professionnels. On trouve ainsi dans les archives municipales celui du boucher Maloigne qui est autorisé à importer des bestiaux.

Enfin le rôle difficile de l’autorité municipale consiste aussi à gérer les relations souvent tendues entre les militaires et les habitants. Quelques courriers entre l’occupant et la mairie révèlent le comportement individuel de quelques-uns.

Ainsi, en janvier 1871, le receveur des postes, Nogier de Solignac, reçoit l’ordre du commandant de la garnison de transmettre à l’autorité allemande les courriers à destination d’une liste de personnes suspectes. Le receveur refuse n’admettant aucun lien hiérarchique avec les militaires allemands. Surveillé en permanence par quatre gardes saxons, il s’arrange pour que son épouse ouvre en lieu sûr les correspondances délicates. Au bout de deux jours, le receveur est arrêté et conduit à la citadelle d’Amiens, dans une cellule qu’il doit partager avec sept autres prisonniers. La détention dure un mois, pendant lequel l’un de ses compagnons d’infortune se croyant libéré est en fait fusillé dans la cour. Grâce aux démarches de la municipalité de Clermont, de l’évêque de Beauvais, du Procureur Général et du maire d’Amiens, le receveur est enfin libéré. Dès le mois d’août il signe un mémoire réclamant une médaille au ministre de l’Intérieur.

Le 30 août 1871, c’est le directeur du Journal de Clermont qui est à son tour arrêté, suite à la publication d’un article informant du départ des Allemands du hall de gare en ces termes : « Nous avons la satisfaction d’apprendre que depuis mercredi les salles d’attente de la gare de Clermont ne sont plus occupées par un poste prussien. Les voyageurs peuvent enfin respirer hygiéniquement et trouver un banc où s’asseoir. Il a fallu, on le comprend sans peine, un rude lessivage à la potasse pour faire disparaitre les traces d’un casernement de onze mois, et détruire du même coup, des multitudes de petites bêtes qui n’auraient mieux demandé que de s’acclimater sur nos personnes. » Le journal est interdit pendant deux semaines et le directeur, incarcéré à Compiègne, n’est relâché que le 21 septembre. Là encore, selon le témoignage du 1er adjoint Edouard Féret, qui tient un journal de l’Occupation, la municipalité est très ennuyée.

Par son récit, quelques anecdotes nous sont parvenues dans le même état d’esprit de lutte contre l’ennemi. Le 1er janvier 1871, plusieurs officiers passent le réveillon dans une auberge, lorsqu’à minuit, le colonel prononce un discours de félicitations à l’égard de ses hommes. Soudain, les becs de gaz s’éteignent interrompant l’officier supérieur. Quelques heures plus tard, ordre est donné à la municipalité de retrouver l’auteur de cette vexation, et de donner en gage 2000 F. En juillet, un fantassin vend son fusil au cuisinier de l’Hôtel des deux épées. Ce cuisinier prend la fuite. Le fantassin se suicide. Plus gênant encore pour les élus locaux : un sabre et un casque sont dérobés ; le colonel est furieux et fait arrêté le maire et Féret pour quelques heures.

Enfin le quotidien de la commission municipale semble être d’éviter les litiges entre les soldats et la population, de recenser les dégâts occasionnés par la présence de l’armée, d’indemniser sur présentation de mémoires sur l’honneur signés par les plaignants. Il faut imaginer la ville à cette époque, constamment remplie de soldats ennemis comme le décrit ce courrier d’une parisienne venue se ressourcer par chez nous après l’affreux siège de la capitale :

« Le pays est très joli ; de tous côtés, des promenades charmantes. Nous allons souvent à Clermont faire notre marché, le plus souvent en carriole. Mardi dernier, en arrivant sur la place, nous nous sommes trouvés au milieu de 5 ou 600 prussiens, faisant cercle autour de leur musique ; elle a joué plusieurs motifs de la Vie Parisienne ; elle a fini par un hymne national ; nous avions près de nous des prussiens qui chantaient les paroles avec beaucoup d’entrain. Ils sont bien vêtus, les officiers ont très bonne mine.

Allez à la gare, vous trouverez des prussiens ; allez sur la grande promenade du Chatellier, dans les rues, toujours des prussiens ; Clermont ressemble plus à une ville d’Allemagne qu’à une ville française… »

Lors de la signature de l’armistice, fin janvier 71, qui met fin au siège de Paris, les soldats sont censés arriver chez l’habitant avec leur propre nourriture ; au mois de mars, il semble que ce ne soit pas encore entré dans les moeurs puisqu’une pétition est adressée à la commission municipale.

Début février, des élections législatives se tiennent en présence de l’ennemi afin de déterminer si la nation souhaite ou non poursuivre la guerre. Comme dans de nombreuses provinces, à Clermont, c’est un conservateur hostile à la poursuite des combats qui est envoyé : Auguste Labitte, directeur de la maison de santé.

Le gouvernement provisoire est chargé de trouver un accord de paix, ce qui va provoquer la colère dans les grandes villes, généralement à majorité républicaine, et engendrera la Commune de Paris, de mars à mai 71.

A Clermont, les autorités militaires allemandes comme les autorités de justice française traquent la propagande communarde. A Bury, un homme détenteur de journaux favorables à la Commune est arrêté.

« La semaine sanglante » marque la fin tragique pour ce mouvement et depuis le parc du Chatellier on aperçoit la fumée des incendies parisiens.

Le traité de paix signé à Francfort le 10 mai est rude. Chacun attend maintenant le départ des Allemands, moyennant une très forte indemnité et la perte des territoires d’Alsace-Lorraine français depuis Louis XIV, ainsi que Metz française depuis 1552.

Le 31 juillet, Duviver, Edouard Féret, Auguste Labitte et un conseiller municipal se rendent en délégation au château de Compiègne auprès du général Manteuffel et du ministre plénipotentiaire représentant la France pour demander à ce que le nombre de troupes soit sensiblement diminué sur le territoire communal. Clermont est asphyxié : le coût de l’occupation pour le budget communal est estimé à 220 000 F (l’équivalent de trois budgets annuels).

Le souhait des élus clermontois est exaucé dès le lendemain par télégramme. Dès lors, la pression tend à redescendre ; cependant, il faut attendre le début du mois d’octobre pour voir partir les derniers soldats, venus de Bavière ceux-là.

La ville est pavoisée de drapeaux tricolores et accueille maintenant des soldats français, qui sont logés à l’hôtel de ville et à l’école communale : leur tâche, éviter des émeutes ou des initiatives subversives depuis l’envoi à la maison centrale de détention pour femmes d’un convoi de 200 pétroleuses de la Commune de Paris.

En conclusion, en déclarant Clermont ville ouverte, les élus ont sauvé la population de représailles, mais ils ont aussi contribué à faciliter l’avance des Prussiens à l’intérieur du territoire. L’occupation prussienne semble avoir été éprouvante pour la population clermontoise, même si aucune tragédie n’est à déplorer sur la commune.

Cette guerre coûte à la France environ 140 000 morts. Elle consacre la création de l’Empire allemand et forgera le nationalisme dans la tête des enfants, comme on le voit sous la IIIe République dans les livres scolaires, et pour les garçons l’instauration de la gymnastique sur le modèle militaire, et la formation au tir, avec des fusils en bois pour les tout petits et la création d’un pas de tir avec entraînement obligatoire pour les plus grands.

Dans tout le territoire français, on voit apparaître des monuments ou des plaques qui commémorent la mémoire de ceux qui ont combattu ou se sont fait tuer dans les combats. C’est la première fois qu’on identifie autant le sacrifice du combattant à celui de la nation. Jusqu’alors, les monuments rappelant les guerres étaient dédiés à la gloire du souverain ou de la nation souveraine, comme les arcs de triomphe repris selon la mode romaine.

Avec la guerre de 1870, à l’instar de ce qui s’est passé quelques années plus tôt aux États-Unis après la Guerre de Sécession, des monuments rappellent le souvenir des citoyens, morts pour leur patrie. Ce n’est qu’avec l’hécatombe de la Première Guerre mondiale que les monuments aux morts seront généralisés à tout le pays ; mais les premiers apparaissent après 1871.

Texte présenté lors du colloque organisé par la fédération de la Libre Pensée de l’Oise : La commune de Paris, 1871, aux sources de la République , les 19 et 20 novembre 2011.

Contributeur(s) initial(ux)

Picardia ; Bellanger Emmanuel

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