Cendrars, Blaise

Ecrivain témoin

Blaise Cendrars, auteur polymorphe et nomade, s’essaiera (avec succès) aussi bien à la poésie qu’au roman, au reportage et à l’exercice mémoriel. Son œuvre exalte le monde moderne, le voyage, l’aventure, la découverte. Il est également un témoin accablé de la Grande guerre, même si, jamais, il ne désespéra de l’Homme.


Portrait de Blaise Cendrars par Modigliani Crédits : Private collection of reproductions compiled by The Yorck Project, Wiki Commons

Frédéric-Louis Sausser, alias Blaise Cendrars, est né le 1er septembre 1887, en Suisse. Sa famille mène une vie itinérante dans toute l’Europe. Pensionnaire en Allemagne, il fugue, à 17 ans… Envoyé en apprentissage à Moscou par des parents dépassés, il vit les premiers soubresauts révolutionnaires de la Russie impériale. Il semblerait que c’est durant cet exil russe qu’il aurait commencé à écrire.

Puis, direction la Suisse à nouveau, puis Paris, encore la Russie, enfin New York, où il rencontre sa future épouse, et écrit sa première grande œuvre, « Les Pâques New-York », poème fondateur de la poésie contemporaine. C’est le premier écrit qu’il signe Blaise Cendrars, un alter ego qui incarne l’acte de création qui nait et renait, tel le Phoenix, des braises et de la cendre !
En 1912, il revient définitivement à Paris, où il s’installe ; et où il se lie avec Apollinaire, et avec les peintres de l’Ecole de Paris, Chagal, Léger, Modigliani…En 1913, il publie La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France, avec des compositions en couleurs de Sonia Delaunay-Terk, un poème-tableau de deux mètres de hauteur. Blaise Cendrars devient alors une figure de l’avant-garde et « invente » le cubisme littéraire.

J’ai tué.

Dès le début de la Première Guerre mondiale, Cendrars lance avec l’écrivain italien Ricciotto Canudo un appel aux artistes étrangers qui vivent en France, et s’engage dans la Légion étrangère pour la durée de la guerre.
C’est dans la Somme qu’il fait son baptême du feu, il y fait preuve d’engagement et de courage, et prend du galon : légionnaire de première classe après six mois d’engagement, puis caporal.

En septembre 1915, il est gravement blessé au bras droit. Amputé au-dessus du coude, il est cité à l’ordre à l’ordre de l’armée, décoré de la médaille militaire, et réformé.

Une année lui suffit pour apprendre à écrire de la main gauche… Une année terrible. Mais, disait Picasso, « Cendrars est revenu de la guerre avec un bras en plus ».
Dans J’ai tué (1918), illustré par Fernand Léger, il écrit des pages fortes et dérangeantes, entre humanité et animalité.

« Mille millions d’individus m’ont consacré toute leur activité d’un jour, leur force, leur talent, leur science, leur intelligence, leurs habitudes, leurs sentiments, leur cœur. Et voilà qu’aujourd’hui j’ai le couteau à la main. L’eustache de Bonnot. » « Vive l’humanité ! » « Je palpe une froide vérité sommée d’une lame tranchante. J’ai raison. Mon jeune passé sportif saura suffire. Me voici les nerfs tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J’ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu, les gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme, démoniaque, systématique, aveugle. Je vais braver l’homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. À coups de poing, à coups de couteau. Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J’ai tué le Boche. J’étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J’ai frappé le premier. J’ai le sens de la réalité, moi, poète. J’ai agi. J’ai tué. Comme celui qui veut vivre. »

Dans La Main coupée, (1945), enchaînement de portraits et de souvenirs, il rend hommage à tous les hommes qui ont traversé la Grande guerre avec lui, transformant la chose la plus atroce, la guerre, en une aventure humaine et une leçon d’amitié.

Blaise Cendrars et la montagne de Frise


La montagne de Frise Crédits : Canopé-CRDP Amiens

Au premier plan, une vue bucolique de la Haute Somme. Le fleuve façonne là un paysage qui s’apparente à des étangs. L’exploitation de la tourbe explique également la présence de ces chenaux et de ces îlots sur lesquels on trouve des huttes de pêche ou de chasse, selon. A l’arrière-plan, des champs aux formes géométriques ; champs ouverts propres à la Picardie qui donnent une impression d’immensité.

Entre les deux, la « montagne de Frise ». Cette montagne est en réalité un larris, un talus de roche calvaire sur lequel pousse une végétation clairsemée. Le site porte encore les stigmates de la Première Guerre mondiale : la terre est bouleversée, parsemée de trous d’obus et de tranchées encore visibles. L’endroit constituait une zone de pâturage avant-guerre, il l’est demeuré depuis. Nul n’a jugé nécessaire d’effacer les traces du conflit.

Un petit bois forme l’extrémité du larris. C’est le bois de la Vache, celui que décrit Blaise Cendrars dans La main coupée. « Nom sinistre, sale coin  » écrit-il pour le qualifier.

C’est avec Cendrars qu’il faut parcourir le site. Ce sont ses mots, ses descriptions qui permettent de saisir au mieux ce qui s’est déroulé dans ce bois, dans ces tranchées, celles des Français n’étant séparées que de quelques mètres des positions allemandes. Le lire, c’est découvrir la guerre à travers son vécu et son expérience. Un prisme qui offre une opportunité rare, celle de prendre de la distance comme avec tout témoignage, forcément subjectif, et d’être, en même temps, au plus près du quotidien des soldats. Avec Cendrars s’opère une alchimie presque magique, le présent se mêle au passé. Le lecteur devient acteur en ce qu’il recompose lui-même la guerre sur ces lieux aujourd’hui d’une beauté sidérante.

Et après ...

À partir de 1924, il abandonne définitivement l’écriture poétique, au profit des récits de voyage, et du roman. Son premier roman, « l’Or  », est un énorme succès. Dans les années trente, Blaise Cendrars se tourne vers la presse, ainsi devient-il reporter de guerre durant la Seconde Guerre mondiale.

Un temps, il s’essaie au cinéma, et devient l’assistant d’Abel Gance pour J’accuse, où il tient également un rôle de figurant, puis pour La Roue. Il tente également la réalisation à Rome, mais l’expérience est un échec.

Romans et auto-biographies jalonneront la fin de sa vie. Il s’éteint à Paris, en janvier 1961.
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« Je voulais indiquer aux jeunes gens d’aujourd’hui qu’on les trompe, que la vie n’est pas un dilemme et qu’ (…) il y a la vie, la vie, avec ses contradictions bouleversantes et miraculeuses, la vie et ses possibilités illimitées, ses absurdités beaucoup plus réjouissantes que les idioties et les platitudes de la « politique », et que c’est pour la vie qu’ils doivent opter, malgré l’attirance du suicide, individuel ou collectif, et de sa foudroyante logique scientifique. Il n’y a pas d’autres choix possibles. Vivre ! »
In Les lotissements du Ciel, 1949.

Contributeur(s) initial(ux)

LAVAL Nadine

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