Camoufleurs, les ’caméléons des tranchées’

Le camouflage, une arme qui trompe, mais ne tue pas

Le camouflage a été utilisé très tôt par l’Homme chasseur ou guerrier. Cette technique visant à se dissimuler, ou à dissimuler des armes ou des secteurs stratégiques, a pris son plein essor pendant la Grande guerre. De nombreux artistes ont mis leur talent et leur imagination au service de leur pays. L’armée française a largement exploité cet ’art’, cette technique, comme l’ont fait, mais plus tardivement, les autres armées engagées dans le conflit.


Tranchée camouflée Crédits : bing.com

La France en retard et en avance ...

En ce mois d’août 1914, les troupes françaises partent en campagne, sous une chaleur écrasante, dans des uniformes qui ne correspondent ni aux grandes marches, ni aux assauts et encore moins au camouflage...

L’uniforme du fantassin français de 1914 n’a en effet guère changé depuis la guerre de 1870.
Un pantalon rouge « garance », un képi rouge et bleu, une cravate bleue, et une lourde capote, bleu marine. Les pans sont remontés lorsque le fantassin est en campagne, laissant bien visible la couleur du pantalon ... Le col est haut et porte comme le képi le numéro du régiment. Le paquetage pour le reste pèse 30 kg.

L’armée britannique, elle, équipe ses soldats d’uniformes kaki, les allemands, depuis 1909 ont mis au point l’uniforme ’feldgrau’ (gris-vert).

Pourquoi le rouge-garance, à l’origine un colorant naturel obtenu à partir des racines d’une petite plante méditerranéenne ? Parce que c’est la France ! Et beaucoup doutent de l’importance de l’invisibilité dans le combat, voire la contestent. On croit encore à la valeur du corps exposé et vertical du soldat. C’est seulement en juillet 1914 que Messimy, le ministre de la Guerre, annonce un nouvel uniforme pour l’armée française.
Le bilan meurtrier, notamment côté français, des premiers mois de guerre pousse l’armée à accélérer la mise au point et la fabrication du nouvel uniforme, couleur bleu-horizon : le pantalon garance est tellement visible sur les champs de bataille que l’ennemi ne peut le rater, et qu’il provoque la mort de milliers de soldats. Les usines du nord de la France, et de Picardie travaillent sur le nouvel uniforme. Début 1915, exit le pantalon rouge : tous les soldats portent l’uniforme bleu-horizon, mais avec un certain retard !

Par contre, dès août 1914, l’armée française prend de l’avance. Deux artistes, le peintre Lucien Guirand de Scévola et le décorateur Louis Guingot, mobilisés dans le 6e bataillon d’artilleurs -qui a notamment participé à la libération d’une partie de l’Oise-, ont l’idée de dissimuler les canons de leur batterie sous des toiles peintes aux couleurs de la nature environnante. Ils inventent même la première veste camouflage, parsemée de taches terreuses. L’armée ne l’homologue pas.

Après moultes hésitations, après plusieurs démonstrations (notamment des canons peints), le président Poincarré, le général Joffre finissent par reconnaître les vertus défensives du camouflage, alors que la guerre de position fixe durablement les armées au sol, dans des trous et des tranchées : en 1915, la première équipe de camouflage est créée, avant toutes les autres armées belligérantes.

L’art du camouflage

Qui sont les camoufleurs ?

Des peintres, des sculpteurs, des décorateurs de théâtre, mais aussi des menuisiers, des charpentiers, des ajusteurs, des mécaniciens, des plâtriers ... Au total, en 1918, 3 000 hommes, ainsi que de la main d’oeuvre civile (dont plus de 10 000 femmes), auront été affectés aux unités de camouflage, réparties tout le long du front..... En Picardie, Amiens, puis Chantilly, Soissons sont d’importants centres de camouflage. Un certain nombre de prisonniers de guerre allemands seront affectés aux ateliers d’Amiens (50) et de Chantilly (100) en 1917.

Extraits de la chanson ’Les P’tites Camoufleuses’,
composée par l’une des camoufleuses de Chantilly, Adèle Godard, originaire de Gouvieux. (1 200 ouvrières travaillent dans les ateliers de fabrication de leurres à Chantilly !)

Les p’tits camoufleuses
Très gentiment chaqu’ matin
Arrivent joyeuses
De tous côtés à pied et mêm’ par le train
Pleines de courage
Elles se mett’t à l’ouvrage
Chacune dans sa tâche
Contribue à la défense Nationale
En aidant à cacher sur le front
Les canons et les munitions

Dans de grand’s cabines
Elles entrent chaqu’ matin gaiement
De leurs doigts agiles
Font des étoil’s et des noeuds à qui mieux mieux
Mais pour faire paraître
Moins longu’s leur journée de labeur
Elles chantent sans cesse
Des refrains qui aigayent [sic] les coeurs
Sans pour ça oublier nos soldats
Qui se battent tout là-bas.

Les ’camoufleurs’ sont constitués en petites équipes spécialisées, qui reconnaissent le terrain, ou les ouvrages à dissimuler, et assurent la mise en place des camouflages : faux arbres blindés, en remplacement, de nuit, des vrais arbres soigneusement imités, fausses ruines, périscopes installés dans des arbustes, faux cadavres de chevaux, toiles et haies camouflant les routes, ponts, écluses et voies ferrées d’intérêt stratégique, peintures en trompe l’oeil, mannequins ...

Unité de Chantilly, 1917 : « Dans chaque baraque de tissage, les grillages de 10 mètres de long au nombre de huit étaient suspendus aux métiers, et huit équipes féminines y travaillaient en même temps […]
L’ensemble des ateliers sortait chaque jour au moins quatre kilomètres de ces rideaux de verdure artificielle. Leur principale fonction était le camouflage des routes, sur lesquelles l’ennemi avait des vues directes. À leur abri, les troupes passaient, invisibles. Les toiles peintes, employées aussi à cet usage, servaient plutôt à recouvrir les tranchées, les abris, les canons, etc. Les camions arrivaient et repartaient sans arrêt, chargés par les prisonniers, et nos fabrications restaient toujours inférieures aux besoins du front qui étaient immenses. »
( Berthold-Mahn, Souvenirs d’un peintre illustré par lui-même).

Des photos aériennes des installations camouflées sont prises. Ainsi, les mauvais camouflages sont-ils vite décelés, et immédiatement enlevés !

L’art du camouflage nécessite un renouvellement constant, selon les saisons, et même selon la lumière et l’ombre portée. Des points de repère sont déplacés, pour désarçonner l’ennemi. Ainsi, en 1917, la chapelle de la Bove, au Chemin des dames, a-t-elle été démontée et remontée en une nuit, à 400 mètres de son emplacement d’origine : les tirs ennemis ont ainsi été déroutés pendant 48 H !

L’armée anglaise, impressionnée par les résultats français, crée, avec l’aide des camoufleurs français, une section de camouflage fin 1915.

Dès leur entrée en guerre, les Américains envoient un officier en France pour étudier l’organisation et le fonctionnement des sections de camouflage. Le camouflage américain, cependant, ne sera vraiment organisé qu’en février 1918, avec des succès remarquables dans le domaine maritime.

L’armée allemande ; quant à elle, n’utilise pas le camouflage au sol systématique avant 1917. Mais avec succès, notamment sur le Chemin des dames. En mai 1918, les troupes transportées depuis les Ardennes jusqu’au site d’affrontement, ont respecté à la lettre la consigne de ne pas circuler en dehors des bois et des villages, si bien que les avions d’observation français ne décèlent aucun mouvement inhabituel ou suspect !

Aux yeux des unités combattantes, les camoufleurs peuvent passer pour des planqués, mais les ’caméléons’ des tranchées comptent aussi leurs morts, le plus souvent mitraillés pendant l’installation de leurres entre les lignes. Leur chanson fétiche ? La Carmagnole, revisitée ... « Car notre camouflage /Ne chang’pas l’son, ne chang’pas l’son /Ne chang’pas l’son du canon ».

Contributeur(s) initial(ux)

LAVAL Nadine

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