Bocage en Picardie

Aménagement écologique de l’espace

La Picardie a conservé trois régions de bocage : la Thiérache, le pays de Bray et le nord-ouest de la région. Mais le bocage, milieu écologique par excellence, recule.


Thiérache, paysage rural bocager vers Saint-Michel - Thiérache, paysage rural bocager vers Saint-Michel Crédits : CRDP d'Amiens

La Picardie garde encore, aux confins de son territoire, de beaux paysages de bocage.

Depuis le XIVe siècle, un paysage de bocage s’est maintenu dans le Nord de l’Aisne et le pays de Bray. Les haies, ont été abondamment plantées avec le développement de l’élevage laitier, aux XVIIIe et XIXe siècles.

Dans les autres terroirs d’élevage de Picardie, prés et vergers ont presque partout laissé la place à la culture céréalière et ne subsistent plus qu’à la périphérie des villages.

La haie et les talus : facteurs d’équilibre


Bocage en Picardie - Bocage Crédits : Conservatoire des Sites Naturels de Picardie

Le bocage est l’œuvre de l’agriculture. Une haie ne sert pas seulement de clôture ; elle protège aussi du vent et des pluies trop violentes, limite les inondations en retenant les eaux pluviales. Elle maintient l’humidité par la présence de zones d’ombre. Elle crée et abrite un écosystème particulier.

Durant des décennies, le bocage a également fourni du bois, du fourrage (feuilles de saules têtards…), des plantes médicinales et une multitude de fruits.

Une haie bocagère peut présenter toutes les strates végétales (herbes, buissons, arbustes, arbres). Elle est généralement composée d’une dizaine d’espèces d’arbustes (prunellier, aubépine, églantier...) et de quelques essences d’arbres (chêne pédonculé, charme, frêne, merisier...), pris dans un lacis de lierre, de chèvrefeuille et de ronce.

Les réseaux de haies abritent une faune abondante. Le contact entre la bande boisée et les prairies voisines favorise en effet autant les espèces forestières que celles des champs, des prairies et des lisières. Aussi, est-il possible tout à la fois d’entendre, dans un buisson, le gazouillis d’un oiseau, d’admirer les ailes jaunes d’un citron, ou de surprendre un couple de linottes mélodieuses auprès d’une mare survolée par une æschne bleue.

Les talus


Talus dans le Vimeu - Talus dans le Vimeu Crédits : CRDP d'Amiens

Le versant convexe qui descend de la colline couronnée d’un bois vers le fond de la vallée sèche du premier plan apparaît coupé de talus successifs nommés ici « rideaux ». Édifiés par les agriculteurs en limites de parcelles, ils permettent d’en atténuer la pente, la dénivellation étant reportée sur chaque talus bordier. Ceux-ci sont colonisés par une végétation spontanée d’arbustes épineux ou d’arbres. Aujourd’hui, on tend à les remplacer par une clôture en fil de fer. On a parfois arasé les rideaux afin de constituer de vastes parcelles et faciliter l’évolution des puissantes machines agricoles ; il s’ensuit une érosion des terres par ravinement.

Les productions du bocage

Célèbre pour la qualité de son beurre, de son fromage (le maroilles), et de son cidre, la Thiérache, au climat frais et aux sols humides, est une mosaïque de prés et de vergers entourés de haies vives.


Des productions du bocage : cidre et pommes - Des productions du bocage : cidre et pommes

À l’ouest de Beauvais, le pays de Bray est aussi couvert de pâturages où l’on trouve de petites exploitations spécialisées dans la production laitière, destinée en partie à la fabrication du Neufchâtel.


Élevage dans le bocage - Élevage Crédits : B.Teissedre/Région Picardie

Histoire du bocage

Dès l’époque gallo-romaine, des camps de colons, les lètes, défrichent les grandes forêts du Nord de la Gaule.

Avec le Haut Moyen Âge, apparait le nom de « Thiérache », pour cette région boisée, de Theorascia Sylva ou forêt de Thierry, le fils de Clovis.

Au VIIe siècle, les grands monastères bénédictins s’installent et entament des campagnes de défrichement, à Maroilles vers 650-670.

Le terme de « haie » est employé pour désigner une zone boisée formant frontière, aux limites d’un terroir. L’espace cultivé par les moines se situant au milieu des bois.

Au XIIe siècle, ces défrichement s’étendent, pris en main par les paysans, d’où l’origine de quelques-uns des villages de la Thiérache.

Près des domaines monastiques apparaissent les bocages, avec leurs haies artificielles et des résidus de la forêt d’antan.

Au XIVe siècle, le terme de « hayur » désigne une petite haie formant protection ou barrage. La coutume d’enclore des prés et des troupeaux individuels se répand à cette époque, remplaçant l’usage des communaux.

Au XVIIe siècle, le terme « accourtiller » est employé en Thiérache pour désigner l’action d’enclore une prairie. 70 % des terres sont alors des pâtures et le Nord de l’Aisne est un territoire vert.

Un édit de Louis XV datant de 1770 étend le droit d’accourtiler de pâtures de plus en plus nombreuses. La terre, en l’absence d’engrais de synthèse, demeure peu fertile, puisqu’argileuse et soumise à un climat humide. L’économie herbagère et la spécialisation dans l’élevage bovin s’impose naturellement.

Au XIXe siècle ont lieu des derniers défrichements en Thiérache. Le réseau hydrographique est alors bien organisé, à force de drainage.

La haie, qui joue depuis longtemps le rôle de réserve de bois, est aussi un abri pour les animaux et ses mérites sont reconnus.

Sur le territoire vallonné de la Thiérache s’esquisse une partition du paysage et des structures agraires. La polyculture vivrière s’impose sur les flancs et versants de coteaux, tandis que les petites fermes d’élevage dominent dans les vallées.

Embouche, élevage pour la viande de boucherie, ou production de lait rivalisent au cours du XIXe siècle.

Dans les années 1880, s’impose un second type de production avec l’installation de laiterie industrielle dans le bocage, contemporaine de l’arrivée du train en Thiérache. Ainsi, une laiterie coopérative est fondée en 1886 à Maroilles, près de la gare d’Hachette, elle-même sur la ligne alors Saint-Quentin – Erquelines.

L’entre deux guerres n’apporte qu’un regroupement des sites industriels.

Des vergers de pommiers apparaissent également, donnant avec le cidre un revenu d’appoint aux éleveurs. A cette époque, le bocage s’est partout imposé et le modèle prégnant dans ce secteur économique de la petite exploitation signifie également le maintien des petites parcelles en herbe, donc, malgré un important mouvement d’arrachage des haies dans la seconde moitié du siècle, la survie du bocage.

Exemples de bocages

Bocage près d’Origny-Sainte-Benoîte


Bocage près d’Origny - Bocage près d'Origny Crédits : CRDP d'Amiens

Le village d’Origny est arrosé par le Thon, un affluent de l’Oise.

Le climat dans la région, caractérisé par des précipitations assez abondantes, ainsi que son relief, un plateau aux très molles ondulations, a été propice au développement de l’élevage.

De grandes fermes d’élevage sont visibles, avec leurs vastes hangars, leurs étables destinés à la stabulation du cheptel, au stockage de la paille des futures litières. 

La crise actuelle du lait suffit à justifier la diversification vers la polyculture-élevage.


Bocage près d’Origny - Bocage près d'Origny Crédits : CRDP d'Amiens

Le bassin versant du Thon, un affluent de l’Oise, se partage entre les départements des Ardennes et de l’Aisne, une région aux précipitations assez abondantes. Lorsque la pente est faible sur le parcours d’un cours d’eau - ici sur 56 kilomètres - celui-ci a tendance à tracer son cours en multipliant les méandres.

Dans cette région d’Origny, les rives du Thon sont propices à la plantation du saule, ou osier vert, un petit arbre, d’une hauteur de 3 à 6 mètres, dont les rameaux souples sont utilisés par les vanniers. Cette osiériculture à proximité du village a donc permis le développement de cet artisanat à Origny, dont l’âge d’or remonte à la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’aux années 1950. A cette époque, presque toute la population aurinienne et celle des alentours travaillaient l’osier récolté dans les « saussois » de la vallée du Thon. Et les vanniers de Thiérache étaient connus à Paris pour le raffinement et l’élégance de leurs réalisations. 

Le bocage près d’Hirson


Bocage en Thiérache, près d’Hirson - Bocage en Thiérache, près d'Hirson Crédits : CRDP d'Amiens

À l’arrière-plan, la forêt d’Ardennes ferme le paysage. En avant s’étend l’un des plus beaux bocages de France. Le plateau mollement vallonné apparaît compartimenté par de multiples lignes de haies arbustives ou arborées qui limitent totalement ou partiellement des pâtures naturelles ou des parcelles labourées plantées de cultures fourragères. Au vert sombre des arbres s’opposent le vert clair des prairies en herbe et le vert jaunâtre des parcelles fauchées récemment.

La Thiérache mérite son appellation de « Pays vert ».

Le territoire agricole de la Thiérache a une S.A.U.(surface agricole utile) de 21600 ha, 80 % de prairie naturelle. Elle possède encore 20 % des vaches laitières du département et le bocage se maintient du fait de la persistance du modèle de la petite exploitation. 

Dans le cadre de petites exploitations (moins de 50 ha) on y pratique une véritable culture de l’herbe. Fauchée, elle est distribuée à des bovins que l’on ne voit pas car l’élevage laitier se déroule souvent en stabulation. L’herbe pousse bien sur ces terres grasses et humides en raison d’un sol argileux (argile à silex sur craie) et d’un climat arrosé et frais. Ces données naturelles rendaient peu productive la céréaliculture à laquelle on renonça au début du XXe siècle.

Des haies ont été arrachées, rendant le bocage moins serré qu’il ne l’était jadis. Un gros village, centre de services pour la campagne environnante, s’étend au premier plan, un autre dans le lointain, avec, entre eux, quelques hameaux et des fermes isolées peu visibles en raison de la hauteur de prise de vue.

Thiérache, prairie naturelle ceinte de haies près de Lerzy


Bocage à Lerzy - Bocage à Lerzy Crédits : CRDP d'Amiens

 Bocage à Étraupont


Bocage en Thiérache à Étraupont - Bocage en Thiérache à Étraupont Crédits : CRDP d'Amiens

Situé à l’ouest d’Hirson, le petit village d’Étraupont présente sur sa bordure, seule visible ici, une structure lâche que complètent plusieurs fermes isolées.

Le plateau thiérachien est entamé par les molles ondulations des vallons de l’Oise supérieure et de rus affluents.

L’herbe est partout. Des haies constituées d’arbustes, d’arbres bas ou de haute tige, en lignes continues ou interrompues, parfois remplacées par des clôtures en fil de fer, entourent les parcelles.

Au premier plan, quelques bovins paissent sur des prairies dites naturelles où l’herbe pousse d’elle-même (elle n’est pas semée). Pratique devenue plus rare depuis que la stabulation tend à remplacer l’élevage de plein air.

La Thiérache se spécialise dans l’élevage bovin laitier. Le lait est conditionné pour la consommation (lait cru, pasteurisé ou UHT) ou transformé en poudre : usine Nestlé de Boué, à 30 km à l’ouest d’Hirson, en beurre et fromage, dont le célèbre maroilles.


Bocage en Thiérache - Bocage en Thiérache Crédits : CRDP d'Amiens

Très beau bocage de Thiérache dans l’Aisne. Platitude du relief, une ferme d’élevage au premier plan.

Semi bocage


Semi-bocage à Blacourt dans l’Oise - Semi-bocage à Blacourt dans l'Oise Crédits : CRDP d'Amiens

Dans le paysage de semi-bocage fortement arboré de Blacourt, aux parcelles vouées exclusivement à l’herbe, la ferme juxtapose bâtiments anciens en brique et hangars neufs (étables à gauche, stockage de paille à droite). 

Gerberoy, un paysage bocager dans l’Oise


Bocage à Gerberoy (Oise) - Bocage à Gerberoy (Oise) Crédits : CRDP d'Amiens

Des prairies naturelles, limitées partiellement par des haies, vestiges d’un bocage en partie déstructuré, occupent les doux vallonnements où paissent des bovins.

L’élevage se pratique dans le cadre de petites exploitations n’apportant qu’un maigre revenu pour un travail difficile et de tous les instants.

Longtemps le Pays de Bray eut pour spécialité de ravitailler Paris en lait frais. Outre les laiteries, l’élevage alimente les puissants abattoirs de Formerie à 10 km de Gerberoy.

Bocage dans la Somme à Bouquemaison


Bocage à Bouquemaison dans la Somme - Bocage à Bouquemaison dans la Somme Crédits : CRDP d'Amiens

Bouquemaison est un village du département de la Somme, situé au Nord d’Amiens et de Doullens, aux confins de la région picarde.

Avec une population de 500 habitants, le village est quasi anonyme.
Les rues de la commune sont disposées dans le fond de la vallée, en étoile. Au-delà de chaque habitation, un carré de verdure part à l’assaut de la pente qui la domine, l’ensemble traçant un vaste triangle, vu du ciel.

Ces prairies sont autant de jardins et surtout de pâturages à destination des troupeaux de bovins.

Le contraste est frappant entre ce bocage, limité aux zones de relief, et l’openfield, qui naît lui sur le rebord du plateau et domine les plaines aux alentours du village où la grande exploitation céréalière a pris le relais de la ferme d’élevage.

Ce finage, ce paysage agricole à deux dimensions s’inscrit fréquemment dans le décor des peintures murales réalisées pour le Musée de Picardie par le peintre symboliste, Pierre Puvis de Chavannes, sous le Second Empire.

Le recul du bocage


Recul du bocage en Thiérache, près d’Hirson - Recul du bocage en Thiérache, près d'Hirson Crédits : CRDP d'Amiens

Au centre de la vue, les haies limitant les parcelles ont été arrachées témoignant de l’évolution récente connue par l’agriculture thiérachienne. Celle-ci a en partie abandonné sa spécialité traditionnelle qu’était l’élevage bovin laitier sur de petites fermes herbagères pour se tourner vers la polyculture sur des fermes de 150 à 200 ha. Le Thon, affluent de l’Oise, décrit des méandres libres.

Les opérations de remembrement des années 1980 à 1990 ont précipité l’arrachage des haies en Thiérache. La région n’échappe pas à ce mouvement général au territoire français (plus de 2 millions de Km arrachés dans la deuxième moitié du siècle). 

L’openfield gagne sur le bocage


Paysage d’openfield en Picardie - Paysage d'openfield Crédits : CRDP d'Amiens

Les molles ondulations caractéristiques de la surface du plateau crayeux, située vers 100 m d’altitude, sont vouées en totalité à la culture. Le paysage rural, complètement ouvert, dénudé, offre un bel exemple d’openfield en vastes parcelles d’une superficie de plusieurs hectares. La craie est recouverte d’une épaisse couche de limon (le loess) qui donne à la terre sa couleur ocre-brun et sa fertilité.

Le Saint-Quentinois produit céréales, betteraves, légumes de plein champ sur de grandes exploitations dont les trois quarts dépassent 100 ha.

Renouveau

Suppression des haies et des vergers, mise en culture des prairies et comblement des mares sont autant d’atteintes au bocage. L’enjeu dépasse le seul contexte agricole.

Heureusement, le renouveau de la production de cidre fermier, l’essor du tourisme rural et la mise en place de programmes agri-environnementaux (Thiérache et pays de Bray) constituent, aujourd’hui, de nouvelles chances pour l’avenir du bocage.

Depuis les années 90, diverses opérations de sauvegarde du bocage ont été menées en Thiérache. L’initiative est prise en main par les élus. Depuis 2003, le Syndicat Mixte du Pays de Thiérache, en collaboration avec les cinq communautés de communes formant le Pays, encourage la recomposition du bocage et le replantage des haies. « Socle identitaire », tourisme vert … Entre les productions locales et la création de voies vertes, l’objectif affiché est le développement économique de la Thiérache de l’Aisne, où le taux de chômage (+ de 13 % de la population active en 2009) est le plus fort de la région picarde suite à la déprise industrielle et au faible développement des activités tertiaires.
 

Contributeur(s) initial(ux)

Picardia ; Désiré Emmanuel (CRDP d’Amiens) ; Conservatoire des Sites Naturels de Picardie

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