Babeuf, Gracchus

Révolutionnaire picard (1760-1797)

Le plus picard des révolutionnaires, Gracchus Babeuf se revendique comme tel. Il se lance dans l’action politique et éditoriale à Noyon dans l’Oise.


Gracchus Babeuf

Jean-Noël, dit Camille puis Gracchus Babeuf, le plus « picard » de nos révolutionnaires, et se revendiquant comme tel, avait des attaches avec les trois départements : né à Saint-Quentin dans l’Aisne , il exerça la profession de feudiste et résida longtemps avec sa famille à Roye dans la Somme, et se lança dans l’action politique et éditoriale en devenant journaliste et clubiste à Noyon dans l’Oise. Archiviste de la Somme à Amiens, administrateur du district de Montdidier. Il doit se réfugier à Paris et acheve sa courte vie sur l’échafaud à Vendôme, le 26 mai 1797, pour son rôle politique national dans la Conjuration des Égaux.

S’il ne fut pas le moins révolutionnaire des Picards, il fut assurément le plus Picard d’entre eux, par son profond enracinement dans la province, sa carrière de publiciste et d’agitateur en nos trois départements de 1789 à 1792, comme le titre de son premier et éphémère organe de presse, le Correspondant picard paru à Noyon en 1790. 

« Mes amis, j’espère que vous vous souviendrez de moi, et que vous en parlerez souvent. J’espère que vous croirez que je vous ai tous beaucoup aimés. Je ne concevais pas d’autre manière de vous rendre heureux que par le bonheur commun. J’ai échoué ; je me suis sacrifié ; c’est aussi pour vous que je meurs ». (Lettre de Babeuf à ses proches après sa condamnation à mort).

Sa mémoire a été entretenue dans la région par les historiens de la Révolution et du mouvement ouvrier, de Maurice Dommanget (1888-1976) à Robert Legrand (1912-2006) ou Antoine Pelletier (1926-2008) ; mais sa réputation de « précurseur du communisme » en a fait un sujet privilégié de l’historiographie marxiste, notamment soviétique : l’URSS a racheté en 1924 les papiers Babeuf, désormais conservés à Moscou ; Victor Daline lui a consacré une importante biographie, en particulier sur sa période picarde, en 1963 (traduite en français en 1976), et édité ses œuvres complètes en russe. Le bicentenaire de 1789 a ravivé la figure du tribun à Amiens (colloque à l’Université) et surtout Saint-Quentin, où depuis 1993 les Amis de Gracchus Babeuf publient des cahiers annuels d’Études Babouvistes.

Babeuf, avant la Révolution (1760-1789)

Jean-Noël BABEUF naquit à Saint-Quentin le 23 novembre 1760 « dans la fange », aîné d’une famille de 13 enfants, dont 9 morts en bas âge, d’une servante illettrée et d’un ancien soldat déjà âgé, Claude BABEUF, devenu garde des fermes générales à sa retraite, un autodidacte qui fut son précepteur. Enfant doué mais rebelle, « grand vaurien » élevé à la dure, Jean-Noël dut travailler, vers 12-13 ans comme terrassier à la construction du canal de Picardie. Rude expérience qui le persuada de chercher un emploi de bureau : de 1777 à 1780 il parvint, grâce à sa belle écriture, à se faire embaucher comme clerc chez M. Hutin notaire de Flixecourt, où il fit son apprentissage complet de feudiste, et commissaire à terrier, pour lequel il se mit à son compte à partir de 1781, à Abbeville puis bientôt à Roye.

En pleine « réaction seigneuriale » en Picardie, son entreprise connut une réelle prospérité, passant de 8 à 20 commis, seigneurs et abbayes faisant alors refaire leurs « terriers » pour réactiver et actualiser leurs droits seigneuriaux. Par cette expérience intellectuelle et sociale irremplaçable, le jeune arpenteur-feudiste découvrit, « dans la poussière des archives seigneuriales … les mystères des usurpations de la caste noble ». Sa maturation politique vint aussi de ses vastes lectures et de ses contacts avec l’Académie d’Arras, mais la pratique du métier lui ouvrit les yeux sur les réalités sociales d’un monde rural, dominé par ses employeurs nobles, dont il subit souvent la morgue, comme les Bracquemont, à Damery, chez qui il rencontra Marie-Anne-Victorine Lenglet, femme de chambre épousée en novembre 1781. Découvrant les lourdes charges des paysans dépendant des fiefs et de l’Eglise, la très inégale répartition des terres et des richesses, il s’improvisa réformateur social, dès avant 1789 : dans son mémoire de 1786 sur la division des grandes fermes en réponse au sujet de concours de l’Académie d’Arras, alors fréquentée par Robespierre, et sa correspondance avec son secrétaire perpétuel Dubois de Fosseux, Babeuf concevait déjà la terre comme un bien commun. Lors de l’Assemblée des notables, en 1787-1788, il s’aboucha avec l’Anglais Rutledge, commanditaire de son Cadastre Perpétuel, proposant une réforme agraire et une refonte égalitaire de la fiscalité, avec un impôt foncier proportionnel unique pour tous. C’est pour en présenter une version retouchée aux États-Généraux, que Babeuf se trouvait dans la capitale au moment de la prise de la Bastille ; il y fut vivement impressionné par les troubles parisiens de l’été 1789, puis par ceux de la Grande Peur à son retour en Picardie.

Revenu à Roye, il se réjouit des effets de la nuit du 4 août proclamant l’abolition des privilèges et du principe de la féodalité, bien qu’il y perde d’un seul coup son métier. Ce tournant majeur dans sa vie imposa à Babeuf de se reconvertir en publiciste et tribun populaire, l’engagea pleinement dans l’action politique révolutionnaire, à l’échelon picard, puis au niveau parisien et national. A 29 ans en 1789, Babeuf « franc Picard né dans la fange » (F. Wartelle), intellectuel autodidacte et self made man, ayant déjà de forts contacts avec la réalité économique et sociale de la Picardie profonde, connaissait bien ses problèmes, ses traditions de luttes communautaires rurales (jacqueries, bacchanales) et urbaines (communes, émotions frumentaires) ; persuadé de sa mission politique, dans les circonstances exceptionnelles d’une grande Révolution, où il pouvait enfin développer ses talents d’écrivain et de meneur, sa créativité et son énergie, il devait y brûler avec passion le reste de sa courte vie.

Babeuf, le révolutionnaire Picard (1789-1792)


Gracchus Babeuf

Babeuf prit bientôt le prénom de Camille, en hommage au journaliste de Guise Desmoulins, puis lui substitua Gracchus, par référence aux Gracques, partisans de la réforme agraire dans la Rome antique républicaine. Faire vivre sa famille désormais constamment dans la gêne, fut sa lancinante préoccupation, entravant aussi ses possibilités d’élection locale, compte tenu du suffrage censitaire établi par la loi municipale de décembre 1789 : citoyen actif, Babeuf se trouva jusqu’en 1792 en deça du cens nécessaire pour être électeur du second degré et député ; ses candidatures se heurtèrent en plus à l’obstruction des notables locaux, méprisant et craignant ce dangereux trublion crève la faim, aux idées égalitaires, tels les Billecocq, hommes de loi influents à Roye, qui lui avaient refusé l’accès à la loge maçonnique locale et firent invalider son élection à la municipalité en août 1790, comme juge de paix en janvier 1791. Babeuf dut ainsi militer à Noyon en 1790-1791, auprès de Jacques-Michel Coupé, dont il aurait aimé faire son porte parole dans la Législative. Il ne put être élu localement qu’après la chute de la monarchie à l’automne 1792, comme administrateur de la Somme, dont il fut archiviste, puis au Directoire du district de Montdidier, où il ne siégea que de décembre 1792 à février 1793, moment de son départ précipité et définitif pour Paris, à la suite de l’affaire du « faux » révolutionnaire.

En attendant, Babeuf pensa vivre de sa fonction « d’avocat du peuple » auprès de particuliers et de communautés en lutte contre les seigneurs ou les administrations, et de sa plume de journaliste. A l’automne 1790, il publia chez Devin à Noyon un éphémère Correspondant picard , efficace levier de propagande, mais rapide échec financier (3 N°s parus, au plus), faute de souscripteurs. Babeuf en tira néanmoins de nombreux contacts et une précieuse expérience dans l’organisation des luttes politiques et sociales, dont il sut élever le niveau du local au national, du particulier au général, selon deux axes majeurs, anti-fiscal et anti-féodal, en 1790-1792.

La coalition contre les aides du printemps 1790
Les injustes impôts indirects concédés aux fermiers généraux, 43 % des recettes fiscales de la monarchie, dont la perception s’était effondrée à l’été 1789, furent en principe rétablis à titre provisoire par Necker et la Constituante en septembre 1789, en attendant les nouvelles contributions conformes aux Droits de l’homme. Mais ce retour se heurta à une vive résistance populaire, d’abord contre la gabelle, impôt sur le sel, qui souleva l’Anjou, mais aussi la Picardie, pays de « grande gabelle ». Babeuf se plaça à la tête du mouvement à Roye, heurtant de front la municipalité, et trouvant un large écho auprès des cabaretiers, au nom desquels il rédigea, le 20 février 1790, une première pétition à la Constituante contre la gabelle et les aides (ces derniers portant principalement sur les alcools et pesant sur la masse des consommateurs). En mars, une insurrection anti-fiscale éclata dans le populaire faubourg Saint-Gilles où résidait Babeuf, et les troubles du Santerre provoquèrent l’envoi de la garde nationale parisienne. La Constituante fut contrainte d’abolir la gabelle le 1er avril 1790, mais prétendit maintenir les autres droits. Babeuf s’efforça alors de donner au mouvement anti-fiscal une ampleur provinciale, en rédigeant au nom des cabaretiers de Saint-Quentin et de Péronne sa fameuse « Pétition sur les impôts … à l’Assemblée nationale », imprimée à Noyon à la mi-avril 1790, diffusée dans 800 communes, et qui, selon Babeuf, « électrifia le peuple de la Somme », mais aussi de l’Oise et de l’Aisne, touchant presque toutes les villes de Picardie, ainsi que le monde rural, où la grève des impôts indirects fut presque totale. Dénoncé par la municipalité de Roye au Comité des recherches de l’Assemblée comme meneur du mouvement, Babeuf déclaré de prise de corps par Cour des Aides de Paris, fut arrêté à son domicile le 18 mai et enfermé à la Conciergerie, d’où il ne ressortit que le 7 juillet, à la suite d’une campagne de l’Ami du peuple de Marat, et son retour en Picardie fut triomphal.

Babeuf et le mouvement agraire

Très populaire mais toujours aussi désargenté, Babeuf tenta de mener sa double carrière de publiciste et d’avocat du peuple, en se faisant « le champion de tous les campagnards contre les ex-seigneurs », rédigeant et publiant les pétitions des communautés rurales qui s’estimaient spoliées : selon lui, « la résistance devint générale contre le paiement des tributs seigneuriaux … Mes frères souffrants et laborieux ne voyaient en moi qu’un protecteur ; les riches égoïstes un apôtre des lois agraires ». Babeuf qui en était partisan dès 1786, prôna en 1790, avec le curé Chevalier de Roye, de louer les biens nationalisés du clergé aux paysans pauvres à des baux perpétuels réduits, plutôt que de les vendre à la bourgeoisie urbaine et rurale. En attendant, il se mit à la tête du combat des paysans picards pour liquider les restes de la féodalité, dont le principe avait été aboli au 4 août 1789, mais dont les charges les plus onéreuses avaient été déclarées rachetables le 15 mars 1790 : d’où les nombreux conflits sur les droits de voierie revendiqués par les ex-seigneurs, comme à Gournay-sur-Aronde en septembre 1790, les affaires d’usurpation de biens communaux, des marais de Roye en 1791 aux prés de Bulles en 1792. Le maintien puis le rachat des dîmes et des champarts, provoquèrent une insurrection dans le nord de l’Oise et le Santerre lors des moissons de 1790 et 1791, où l’action de Babeuf fut régulièrement dénoncée, de Montigny à Beuvraigne ; à Méry-la-Bataille dans le Clermontois, sa « pétition sur les fiefs, seigneuries, cens et champarts », réclama, en février 1791, « la liquidation totale de la féodalité, fruit de l’usurpation historique des seigneurs ».

À Davesnecourt (Somme), entre février et octobre 1791, Babeuf prit la défense des habitants en lutte avec la comtesse de la Myre, à propos du moulin banal, du triage des communaux et du rachat des champarts. La municipalité séquestrée au château, ayant été libérée par un mouvement de foule, la comtesse porta plainte pour violence et fit arrêter les meneurs, que le tribun défendit et parvint à faire élargir au prix d’un long combat et grâce à l’appui de J.M. Coupé devenu Législateur. Il avait rencontré le curé patriote de Sermaize et Président du district, au club des Jacobins de Noyon, qui le reçut en mai 1791. Babeuf y soutint des positions républicaines avancées après la fuite du roi à Varennes. Rêvant d’être député, il tenta vainement de faire de Coupé son porte-parole, proposant de devenir son secrétaire parlementaire. Mais le modeste curé de campagne, encore timide à l’assemblée, déçut Babeuf, même s’il apprécia le soutien de Coupé à ses compatriotes, lors des troubles de circulation des grains sur l’Oise et sur l’Aisne.

Après la chute de la Monarchie
Babeuf se réjouit de l’insurrection parisienne du 10 août 1792 et de la chute de la Monarchie, qui lui ouvrit enfin des perspectives d’élection, dans un contexte plus favorable à ses idées républicaines de toujours ; il tenta alors de faire connaître son programme égalitaire, non sans naïveté politique, quand il crut trouver un allié dans le ministre de l’Intérieur Roland, proche des Girondins.

Début septembre 1792, Babeuf manqua de peu d’être élu Conventionnel de la Somme : plébiscité comme électeur à Roye sur un programme politique et social audacieux, il fut battu de justesse à l’assemblée départementale d’Abbeville, après la campagne des notables du Santerre le présentant comme un dangereux « agitateur » ; la délégation de la Somme fut modérée, en dehors d’André Dumont. Ses partisans purent néanmoins faire élire le tribun au Conseil du Département de la Somme, le 17 septembre (par 225 voix sur 378), qui le nomma archiviste, le 12 octobre : un « premier succès après tant de revers ». A Amiens, refuge d’aristocrates selon Babeuf, il entra en conflit avec le Directoire modéré, qui l’envoya en mission à Péronne puis Abbeville pour les subsistances ; il publia dans les Affiches de Picardie, le 3 novembre 1792, une belle lettre sur le théâtre, moyen d’instruction patriotique. Élu le 18 novembre, au Directoire du District de Montdidier, il s’y trouva « seul sans-culotte » parmi les notables, qu’il bouscula, en faisant hâter la confiscation des biens des émigrés, en orchestrant après l’exécution de Louis XVI, un autodafé de tapisseries fleurdelysées.

Mais ses ennemis mirent à profit une grosse bévue du tribun, l’affaire du « faux » de Babeuf, début février 1793. La ferme de Fontaine-sous-Montdidier, dépendant d’une commanderie de Malte, vendue aux enchères ayant échappé à son fermier au profit d’un riche habitant de Montdidier qui menaçait de l’expulser, Babeuf mû par un désir de justice sociale et induit en erreur sur la légalité de l’acte par deux autres administrateurs commit l’erreur de le rectifier, ce qui le fit accuser de faux en écriture et même de corruption. Le tribun fit aussitôt l’objet d’une enquête criminelle à Amiens : estimant n’avoir aucune chance de se justifier en Picardie, il se réfugia à Paris en février 1793 et devait y vivre incognito plusieurs mois, avant d’être découvert et incarcéré, en pleine Terreur, pour un « crime » qui devait le faire condamner par contumace à Amiens à 20 ans de fers en août 1793, et le poursuivre jusque sous le Directoire.

Babeuf à Paris sous la Convention (1793-1794)

Babeuf chercha des appuis dans la capitale, mais plus que jamais démuni, devait impérativement trouver un emploi. Il se lia tour à tour avec l’équivoque Fournier dit l’Américain (1745-1823), rédigeant ses pamphlets enflammés contre Marat lui-même au moment des troubles taxateurs de février-mars 1793, avec le patriote hollandais Makerstrot prétendant libérer son pays avec une « Légion batave », dont Babeuf eût été secrétaire, puis aux journalistes Sylvain Maréchal et Prudhomme, pour un travail dans l’imprimerie.

En avril-mai 1793, Babeuf participa à l’offensive des sections et de la Commune de Paris contre Dumouriez et les Girondins, soutint le projet de Déclaration des Droits de Robespierre, se lia au procureur de la Commune de Paris Anaxagoras Chaumette, applaudit à l’insurrection des 31 mai-2 juin 1793, qui élimina le « côté droit » de la Convention au profit des Montagnards, alliés au mouvement sans-culotte parisien.

Babeuf avait enfin trouvé un emploi stable grâce à l’appui de Chaumette et Maréchal, au département des subsistances de la Commune de Paris, devenant de mai à octobre 1793, secrétaire de Garin, administrateur général des approvisionnements de la capitale, pour qui il rédigea le pamphlet « Paris sauvé par l’administration des subsistances ». Le tribun royen aurait joué un rôle souterrain mais essentiel dans l’agitation des sections qui aboutit en septembre 1793 à l’adoption du maximum général des prix et salaires et à la création de l’Armée révolutionnaire parisienne envoyée surveiller les réquisitions de subsistances dans les districts autour de la capitale. Cette liaison avec le mouvement sans-culotte parisien fut une grande école politique et une riche expérience d’économie administrée pour le futur dirigeant des « Égaux ».

Mais Babeuf fut alors rattrapé par l’affaire de « faux », le commissaire de la Commune de Paris à Montdidier ayant appris et communiqué sa condamnation par contumace du 23 août 1793 par le Tribunal criminel de la Somme, il fut destitué et arrêté le 14 novembre 1793. Il s’efforça alors d’éviter le transfert dans la Somme, présentée par André Dumont lui-même comme « une seconde Vendée » ; grâce à l’appui de ce dernier et de la Commune de Paris, il put être mis en liberté provisoire, le 7 décembre. Mais le tribunal d’Amiens obtint du ministre de la Justice jacobin Gohier sa réincarcération le 31 decembre 1793. Babeuf resta donc en prison, à Paris, puis à Laon, pendant toute la Terreur.

Le 9 juin 1794, après les démarches de sa famille et de ses amis, il obtint de la Cour de Cassation l’annulation de la procédure et du jugement d’Amiens pour « excès de pouvoir », mais fut renvoyé devant le tribunal criminel de l’Aisne.

Transféré à Laon le 4 juillet 1794, défendu par la Société populaire et le procureur général syndic du département Polycarpe Pottofeux, futur adhérent de la Conjuration des Égaux, Babeuf put être libéré sous caution le 18 juillet, et revenir à Paris à la veille de la chute de Robespierre.

L’affaire du faux rebondit pourtant le 17 décembre 1795, la Cour de Cassation estimant nécessaire de reprendre l’accusation contre le seul Babeuf et renvoyant le procès devant le tribunal de Compiègne, dont le jury d’accusation demanda, le 9 mars 1796, sa réincarcération à Beauvais.

Mais à cette date, Babeuf avait déjà été arrêté à Paris sous l’inculpation bien plus grave de complot, dans le cadre de la Conjuration des Égaux, qui fit passer le révolutionnaire picard au tout premier plan de la scène parisienne et nationale, de l’époque thermidorienne au Directoire.

Babeuf, De thermidor à la Conjuration des Égaux (1794-1797)

Au lendemain du 9 thermidor an II, Babeuf, comme maints démocrates, applaudit d’abord à la chute de Robespierre, publiant un virulent pamphlet contre la terreur de l’an II, Le système de dépopulation en Vendée. Mais à l’automne 1794, l’évolution du régime thermidorien dominé par les modérés et les notables, rapprocha Babeuf des Jacobins de l’an II, dont le club parisien fut fermé le 11 novembre 1794, et il refit l’éloge du régime robespierriste dans son nouvel organe, Le Tribun du peuple , lancé à Paris en décembre 1794, interdit une première fois, après la publication, le 28 janvier 1795, d’un appel à l’insurrection populaire pour le pain et la Constitution de 1793, mots d’ordre du mouvement populaire parisien et de la Société des défenseurs des Droits de l’Homme, à laquelle appartenait Babeuf. Ce club dissout et ses militants arrêtés, notre tribun, subit une nouvelle incarcération, d’abord dans la prison parisienne du Plessis puis à Arras, où il fit connaissance en prison de militants démocrates du Pas-de-Calais, tels Darthé ou Germain, futurs dirigeants de la Conjuration des Egaux. Babeuf ne put donc participer aux derniers soubresauts du mouvement populaire parisien, vaincu après les insurrections manquées de germinal et prairial an III (avril-mai 1795), dont l’échec et la répression entrainèrent l’abandon définitif de la Constitution démocratique de 1793 et la mise en chantier de celle de l’an III, adoptée après referendum, en août 1795. Elle établit le régime républicain « bourgeois » du Directoire, avec le retour du suffrage censitaire, la limitation des droits de l’homme contrebalancés par ses devoirs, le règne des notables et des nouveaux riches issus de la Révolution en « un pays gouverné par les propriétaires » (Boissy d’Anglas).

Le nouveau régime « de juste milieu » dirigé par Barras, se mit en place au début de l’an IV (automne 1795), coincé entre une forte poussée royaliste, qui avait été écartée artificiellement des urnes et subit la répression le coup de force manqué du 13 vendémiaire an IV d’une part, et une opposition néo-jacobine organisée dans le Club du Panthéon, ouvert le 25 brumaire an IV (16 novembre 1795), comptant près de 1000 membres, dont d’anciens Conventionnels montagnards tels Drouet, Amar, ayant bénéficié, comme Babeuf, de l’amnistie des ex-Jacobins de l’an II, après Vendémiaire. Rentré à Paris, le tribun y avait repris, le 6 novembre 1795, la publication du Tribun du Peuple, faisant chorus avec les néo-Jacobins contre la Constitution « antidémocratique » de l’an III, tout en se voulant le porte-parole « des patriciens contre les plébéiens », « des pauvres contre les riches ». Les circonstances favorisaient le projet social de Babeuf : une crise écomonique et sociale majeure, avec la chute de l’assignat et l’hyperinflation, causes de misère et de pénurie pour le peuple, surtout urbain et parisien. Dépassant les pespectives avant tout politiques des néo-jacobins avec qui il faisait alliance, Babeuf pourfendit le régime des notables du Directoire, et proposa un programme social avancé, dans son Manifeste des Plébéiens , publié le 30 novembre 1795, prônant la communauté des biens et des travaux, ce qui lui valut d’être à nouveau décrété d’arrestation en décembre 1795 et d’entrer dans la clandestinité pour préparer une conspiration, en vue d’établir l’égalité réelle. Babeuf eut bientôt l’appui des anciens Jacobins, aussi réduits à une opposition clandestine après la fermeture du club du Panthéon, le 29 février 1796, le Directoire craignant de voir se cristalliser autour de lui le mécontentement populaire, réclamant le retour de la taxation de l’an II.

La Conjuration des Égaux

Épisode de l’histoire du Directoire, elle est aussi considérée comme la première tentative « pour faire entrer le communisme dans la réalité » (Albert Soboul). La nouveauté de Babeuf fut en effet de dépasser la contradiction entre l’affirmation du droit à l’existence et le maintien de la propriété privée et de la liberté économique. Comme pour les sans-culottes et les Jacobins, le but de la société était pour Babeuf le « bonheur commun » et la révolution devait assurer « l’égalité des jouissances ». Mais la propriété privée introduisant nécessairement l’inégalité et la « loi agraire », c’est à dire le partage égal des propriétés ne pouvant « durer qu’un jour », le seul moyen de parvenir à « l’égalité de fait », était pour Babeuf et les Égaux « d’établir l’administration commune ; de supprimer la propriété particulière ; d’attacher chaque homme au talent, à l’industrie qu’il connaît ; de l’obliger à en déposer le fruit en nature au magasin commun ; et d’établir une simple administration des subsistances qui … fera répartir ces dernières dans la plus scrupuleuse égalité ». Ce programme exposé dans le « Manifeste des Plébéïens » en 1795 et repris dans le Manifeste des Egaux de Sylvain Maréchal en 1796, constituait une mutation idéologique par rapport aux Jacobins attachés à la petite propriété, fondée sur le travail personnel. Le communisme, réverie utopique, devint par le babouvisme une idéologie révolutionnaire et entra dans l’histoire politique par la Conjuration des Egaux.

Babeuf, autodidacte, avait puisé son idéal communiste dans Rousseau, Mably ou le Code de la nature de Morelly, mais aussi forgé son système de communisme agraire au contact des réalités sociales de la Picardie, puis de ses luttes révolutionnaires de 1789 à 1795. Dans son Cadastre perpétuel de 1789, il penchait plutôt pour la loi agraire, le socialisme des « partageux » de type 1848, mais il avait déjà exposé, dans son mémoire à l’Académie d’Arras sur les grandes fermes et sa lettre à son secrétaire Dubois de Fosseux de juin 1786, un projet de « fermes collectives » et de « communautés fraternelles ». A Paris, il se rallia au maximum et aux mesures économiques de l’an II, soulignant leur efficacité pour les Armées de la République. Dans sa lettre à Germain du 28 juillet 1795, il prôna un « communisme de répartition », plus que de production, agraire et artisanal plutôt qu’industriel, l’essor futur de l’industrie lui ayant échappé ; il ne conçut donc pas une société communiste fondée sur le développement des forces productives et l’abondance des biens de consommation, et s’en tint à un pessimisme économique envisageant la pénurie et la stagnation de la production, marque d’un certain archaïsme, des limites de sa pensée économique et sociale.

Au cours de l’hiver de l’an IV (1795-1796), devant l’incapacité gouvernementale à résoudre la grande misère populaire, Babeuf réduit à la clandestinité, en vint à l’idée de jeter à bas par la violence l’édifice social. La Conjuration, conçue à la fois comme une insurrection populaire et un coup d’état militaire groupait, autour d’une minorité acquise au communisme (Babeuf, Maréchal, Germain, Antonelle), des « Panthéonistes » néo-jacobins, tels les ex-Conventionnels Amar, Drouet, ou Lindet, aux buts avant tout politiques, mais aussi le Robespierriste Philippe Buonarrotti (1761-1837), ancien commissaire du Comité de Salut public en Corse et en Italie en l’an II qui participa à l’élaboration du programme communiste comme à l’organisation de la Conjuration.

Le 10 germinal an IV (30 mars 1796) fut institué un Comité Insurrecteur où entrèrent avec Babeuf, Antonelle, Buonarrotti, Darthé, Felix Lepeletier, Sylvain Maréchal. Il développa la propagande dans chacun des 12 arrondissements de Paris, par le biais d’un agent, doublé d’un responsable militaire. Autour de ce petit noyau de militants éprouvés, un second cercle de sympathisants, patriotes et démocrates de l’an II, restait tenu hors du secret de la conspiration et du projet babouviste lui-même, mais était censé entraîner les masses populaires. Un soulèvement armé minoritaire devait ainsi provoquer une insurrection, dans la tradition des journées révolutionnaires, débouchant sur une dictature révolutionnaire temporaire, de type maratiste, précurseur de la « dictature du prolétariat » : après l’insurrection, le pouvoir serait exercé par une minorité révolutionnaire, une assemblée nommée par les conjurés et non élue par le peuple, le temps nécessaire à la refonte de la société et à la mise en place des nouvelles institutions.

Bien que divisé face à la propagande babouviste, les Directeurs Barras et Reubell hésitant à faire le jeu du royalisme, le gouvernement opta pour une ferme répression, à l’initiative de Carnot, qui confia le Ministère de la police à Cochon de Lapparent.

Le16 avril 1796, les Conseils décrétèrent la peine de mort contre ceux qui provoqueraient « le rétablissement de la royauté ou celui de la Constitution de 1793… le pillage et le partage des propriétés sous le nom de loi agraire ». Pendant ce temps, Babeuf poussait activement ses préparatifs, obtenant un accord politique avec le Comité des Conventionnels, le 7 mai 1796. Mais dès le 30 avril, la Légion de police forte de 6000 hommes acquis à l’insurrection, avait été dissoute, et l’un des agents militaires de Babeuf, Grisel (originaire d’ Abbeville ) était un provocateur infiltré, qui trahit les conjurés. Babeuf et Buonarrotti furent arrêtés le 10 mai 1796, avec tous les papiers de la conspiration, ainsi que Drouet, puis des centaines de militants à Paris et en province. La tentative de soulèvement du camp de Grenelle dans la nuit du 9 au 10 septembre 1796, par des jacobins et sans-culottes de l’an II plus que des Babouvistes, effet d’une probable provocation policière, décapita définitivement le mouvement démocratique, causant 131 arrestations, dont 30 fusillés sans jugement.

Par crainte de troubles à Paris, les prévenus avaient été transférés à Vendôme la nuit du 26 au 27 août 1796, dans des cages grillées, suivis de leurs femmes et enfants. Le procès de la Haute Cour de Vendôme commencé en février 1797 dura trois mois. Babeuf y assuma seul sa défense, se présentant comme l’héritier de Rousseau et le continuateur de la Révolution de 1789 à 1794, il revendiqua la légitimité de principe de la conjuration, s’efforçant avec les autres accusés d’en minimiser la réalisation effective, malgré les écrits compromettants saisis et le témoignage de Grisel. En ce procès politique, le jury hésita à s’en prendre aux anciens révolutionnaires de l’an II : Babeuf et Darthé furent seuls condamnés à mort, le 26 mai 1797, guillotinés le lendemain, après avoir tenté en vain de se suicider au tribunal à l’annonce du jugement, comme les Conventionnels martyrs de prairial an III.

Babeuf avait recommandé à son ami Felix Le Peletier de rassembler « tous ses projets, notes et ébauches d’écrits démocratiques et révolutionnaires », de présenter à « tous les disciples de l’Égalité … ce que les corrompus d’aujourd’hui appellent mes rêves ». Pour répondre à ce vœu, l’un de ses plus proches disciples, Philippe Buonarroti, publia à Bruxelles en 1828, la Conspiration pour l’Égalité dite de Babeuf, retraçant les détails de la Conjuration et développant longuement le projet de société des conjurés, un texte fondateur qui eut une grande influence sur le mouvement républicain et révolutionnaire, faisant le lien entre la Révolution française et le socialisme du XIXe siècle, notamment le Blanquisme.

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Picardia ; Bernet Jacques

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