Abécédaire du poilu

Dans les tranchées, de 1914 à 1918, les poilus ont utilisé, voire inventé une langue originale, riche de près de 2000 mots et expressions, dont certains sont passés dans le langage courant. La plupart de ces mots ne sont pas nés de la guerre, mais les témoignages, les rescapés, les ont popularisés... Argot de caserne, ’patois’ local, vocabulaire de classe sont associés par les poilus avec humour, un ... poil d’ironie, ou de tendresse !


Le langage des tranchées Crédits : languefrançaise.net

Le langage du quotidien

Vivre, dormir et se nourrir dans les tranchées. Pas simple, le quotidien du poilu. Ils sont tout aussi isolés que s’ils étaient cloîtrés, et développent des habitudes communes et un langage de ’reconnaissance’.

Poilu ? « D’où viens-tu, toi qui n’a pas un poil au menton » demande un vétéran à un bleuet (un bleu, une jeune recrue), dans un casernement de la Somme. Poilus, ils le sont, les soldats, après des semaines de combats, dans des conditions d’hygiène calamiteuses. Est-ce là l’origine de Poilu ? Il semblerait plutôt que le poil soit associé au courage et à la virilité (Molière désignait de solides gaillards par « braves à trois poils ».
Assez vite, les soldats appellent leur lieu de vie ’gourbi’, terme emprunté aux armées africaines, et qui qualifie un logement petit, et ’mal rangé’, ou cagna, ou bien guitoune..

La vie dans les tranchées est rythmée par la bectance, peu variée, avec un minimum de barbaque, ou de bidoche (viande), un peu de rata (ragoût), beaucoup de singe (corned beef), des musiciens (haricots secs), et une ration congrue de bricheton (pain). Et si l’on peut avoir du rab, c’est tant mieux !
L’abondance des rations d’haricots secs inspira à Guillaume Apollinaire, blessé sur le Chemin des Dames, ces vers : « L’ambre des pets altitonnants, Que sans vergogne un militaire, Lâche comme un coup de canon » ...

Au Château la Pompe (eau), ils préfèrent le pinard, ou le barbelé, même s’il s’agit d’une eau de vie de mauvaise qualité. Les poilus attendent le jus avec impatience, qui est souvent accompagné d’une cibiche, d’une sèche, ou de gros-cul (tabac à pipe) : « Nous préparons le café, n’ayant aucun chiffon propre pour le filtrer, nous le coulons dans mon bonnet de coton que je porte depuis 8 jours et que personne ne juge utile de laver. Nous rions un peu. Le café est excellent. » Laurent Pensa, front de la Somme, septembre 1914.

Le poilu, au quotidien, est harcelé par les totos (poux) et les gaspards (rats)...qui, de plus, transmettent fièvres et maladies. http://france3-regions.francetvinfo.fr/picardie/histoire-14-18-il-y-cent-ans-gaspard-le-roi-des-tranchees-789179.html
JRR Tolkien (le célébrissime auteur du Seigneur de Anneaux), officier de transmission pendant la bataille de la Somme, est victime de la fièvre des tranchées, maladie transmise par les poux ; il est renvoyé en Angleterre le 8 novembre 1916.

Détail d’importance, enfin, les feuillées. « On nous employa à divers travaux. Pour ma part, je reçus l’ordre d’établir avec mon escouade des « feuillées », ou lieux d’aisance, pour les profanes, qu’il fallait creuser profondément contre le talus de la route » (Louis Barthas, qui combattit sur la Somme, et sur le Chemin des Dames).

L’argot du combattant

Avant l’attaque, il faut préparer son barda, son équipement, qui fait référence à la charge, en Algérie, d’un homme ou d’un mulet. « On fait son barda avant un coup dur. Il faut faire des paxons bien solides, rapport que ça pourrait p’êt’ben chauffer », (Henri Voilquin, 17 avril 1917, Chemin de dames). Il faut aussi vérifier l’état des grolles, que certains surnomment malicieusement leurs escarpins ...

Attaquer, c’est aller au séchoir. Lorsque qu’« un homme séche sur les barbelés », c’est qu’il est mort au combat, ou même avant de combattre. C’est une référence aux séchoirs à viande, utilisés pour la déshydrater . La comparaison, terrible, témoigne de la dureté du conflit, dans lesquels les soldats s’assimilent, non sans un certain humour noir, à de la chair à canon.

Il faut fixer la Rosalie (baïonnette) au fusil... les termes désignant les projectiles sont aussi nombreux qu’imagés : il y a la tortue, la valise diplomatique, le bébé, la charrette, l’enclume, le pigeon, le dzin-dzin, la mirabelle, le bouillon Kub, la boîte aux lettres, la bouteille... La marmite est un projectile d’artillerie de plus gros calibre. Les balles, ce sont les abeilles ou les frelons, la mitrailleuse, le moulin à café  ! « Une chose invisible passe en ronflant près de mon nez. Un homme, près de moi, dit en riant : ’Tiens ! les frelons…’ » (Maurice Genevoix, Ceux de 14.)

Et il y a la fameuse et légendaire Grosse Bertha, pièce d’artillerie lourde allemande, obusier nommé ainsi en l’honneur de Bertha Krupp (héritière du groupe), et dont le nom est attribué par la suite de manière erronée mais durable au canon lourd allemand à très longue portée installé en forêt de Crépy-en-Laonnois, qui tire 370 obus sur Paris en 1918.

Artiflots (artilleurs), chasse-bites (fantassins) se lancent à l’assaut, sous le commandement de leurs officiers, adjupètes (adjudants), ou galonnards (officiers plus attentifs à leurs galons qu’à la vie de leurs hommes ...).

«  Sans arrêt des éclats sifflaient dans les airs avec des miaulements bizarres, aigus, plaintifs, bourdonnant, s’abattant parfois en pluie de fer. » (Louis Barthas, Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier).

Lorsque les gaz fusent, il faut mettre son museau de cochon (masque à gaz).
« Soudain, mes yeux picotent : les gaz. Des hommes s’arrêtent, tombent, éternuent, vomissent. Ma cagoule est impraticable, je n’ai qu’une paire de lorgnettes, la sueur les embue, je marche dans un brouillard, poussant et bousculant les hommes, sur la bouche un linge mouillé d’eau pure, et comme des légères nausées. Quelle drôle de manière de faire la guerre ! » (Abel Ferry, Carnets secrets 1914-1918).

Les moins chanceux sont fauchés, et peuvent rester quelquefois plusieurs jours dans le no man’s land (ce terme anglais fait sa première apparition en décembre 1914, dans un texte du correspondant de guerre britannique Ernest Swinton). Lors de la brève trêve de Noël 1914, sur la front de la Somme : « Au bois Touffu, nous avons pu enterrer 8 morts français remontant au 29 novembre, qu’on est allé chercher tout près des tranchées allemandes », (28 décembre, JMO du 99e régiment d’infanterie).

Les blessés sont pris en charge dans des « hôpitaux de campagne ». Georges Duhamel, sur le front de la Somme, 1916 : « La cote 80, c’est là ! Vous y verrez plus de blessés que vous n’avez de cheveux sur la tête et couler plus de sang qu’il n’y a d’eau dans le canal. Tout ce qui tombe entre Combles et Bouchavennes rapplique ici. » Et encore : « Nous tenons la moyenne de 2,3 opérés par heure » . (Georges Duhamel, Civilisation).

Les blessures ne sont pas que physiques. Certains soldats sont atteints d’obusite... Des hommes saisis de tremblements, des soldats figés en position accroupie, des poilus mutiques, parfois sourds, muets ou aveugles, affluent dans les unités médicales. Ces troubles apparaissent chez des soldats touchés par l’onde de choc d’une déflagration (obus, bombe, mine, grenade...), voire ensevelis sous les décombres d’une explosion. Et pourtant, l’examen ne montre aucune lésion corporelle. On parlerait, aujourd’hui, de stress post traumatique

Cet article n’est bien sûr pas exhaustif. A vous de le compléter, de l’amender ...

Contributeur(s) initial(ux)

LAVAL Nadine

Vos commentaires

  • Le 20 décembre 2014 à 15:30, par Nicolas En réponse à : Abécédaire du poilu

    Merci pour tout ce travail de mémoire que vous faites, car dans les livres d’histoires nous n’apprenons que peu de choses de la guerre, de la vie dans les tranchées, il faut que cela soit transmis avec valeur aux futurs générations et ce que vous faîtes ici va dans cette direction !!

    Répondre à ce message

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